Pourquoi une formation spécifique pour les policiers s’impose-t-elle ?
L’idée de sensibiliser les policiers à la psychiatrie est née d’un constat partagé : les interactions entre les forces de l’ordre et les personnes en crise psychiatrique sont trop souvent marquées par l’incompréhension, voire l’aggravation des tensions. En tant que psychiatres impliqués dans ce projet, nous avons régulièrement observé des situations dans lesquelles des personnes en pleine détresse psychique se retrouvaient placées en garde à vue, alors qu’elles auraient dû bénéficier de soins adaptés. De leur côté, les policiers expriment un sentiment d’impuissance face à des comportements qu’ils ne comprennent pas, ne sachant comment réagir sans risquer d’aggraver la situation.
La thèse de médecine de Théo Duquesne, publiée en 2021, a formalisé ces observations et mis en lumière un manque criant de sensibilisation à la psychiatrie dans le cursus des policiers. Pourtant, ces derniers sont fréquemment confrontés à des personnes en crise, que ce soit dans l’espace public ou lors d’interventions à domicile. La formation a donc été conçue pour répondre à ce besoin urgent, en proposant des outils pour mieux appréhender ces situations complexes. Les objectifs en sont multiples : réduire les risques de violence lors des interventions, orienter vers des structures d’évaluation et, le cas échéant, de soins plutôt que vers des commissariats quand cela s’impose, et contribuer à la déstigmatisation de la maladie mentale au sein des forces de l’ordre.
Cette idée s’est-elle inspirée de modèles existants ?
À l’étranger, plusieurs pays ont développé des programmes structurés pour former les policiers à la gestion des crises psychiatriques, avec des résultats significatifs. Aux États-Unis, le modèle CIT (Crisis Intervention Team), en place depuis les années 1980, a démontré son efficacité. Les policiers y sont formés pour identifier les troubles psychiatriques et collaborer avec des équipes mobiles incluant des professionnels de santé. Dans des villes comme Memphis, cette approche a permis de réduire de manière drastique les interventions conflictuelles impliquant des personnes en crise, prouvant que des protocoles clairs et une coordination renforcée peuvent transformer les pratiques sur le terrain.
Au Canada, le système va encore plus loin, avec des équipes mixtes composées de policiers et de travailleurs sociaux. Ces équipes pluridisciplinaires interviennent lors des appels liés à des crises psychiatriques, ce qui a permis, par exemple, de diminuer de moitié les arrestations de personnes en situation de détresse psychique à Vancouver. Cette collaboration étroite entre sécurité publique et santé mentale montre comment une approche intégrée peut à la fois améliorer la prise en charge des individus et réduire les tensions, mais elle ne correspond pas au modèle français.
En Australie, les programmes de formation insistent particulièrement sur la prévention des violences et l’orientation vers les soins. Les policiers sont non seulement sensibilisés à la reconnaissance des troubles mais aussi formés aux techniques de désescalade et à l’accompagnement vers les services de santé. Cette approche globale contribue à une baisse notable des incidents critiques, tout en favorisant une meilleure prise en charge des personnes vulnérables.
Comment se déroule concrètement votre formation ?
La formation, d’une durée initialement prévue de trois heures, repose sur un équilibre entre apports théoriques et mises en situation pratiques. Elle commence par une introduction aux troubles psychiatriques les plus fréquents, comme la schizophrénie, les troubles bipolaires ou la dépression, ainsi qu’aux symptômes qui leur sont associés, tels que les hallucinations, les délires, les états d’agitation, les idées suicidaires ou les tentatives de suicide. L’accent est mis sur la reconnaissance de ces signes afin que les policiers puissent adapter leur comportement en conséquence.
Cependant, c’est la partie pratique qui constitue le cœur de la formation. Grâce à des jeux de rôle, les policiers simulent des interventions réelles en s’appuyant sur des cas qu’ils ont eux-mêmes rencontrés. Ces mises en situation, organisées avec 8 à 12 participants par session, leur permettent de se mettre à la place des personnes en crise et de tester des réponses adaptées. Par exemple, comment apaiser une personne qui croit entendre des voix, sans alimenter son délire ? Ou comment gérer une agitation dans un lieu public sans recourir à la force ?
Les formateurs, psychiatres et infirmiers, encouragent également les policiers à partager leurs propres expériences, afin d’en discuter collectivement et d’identifier des pistes d’amélioration. L’objectif est de leur donner des outils concrets, comme des techniques de désescalade ou des protocoles de collaboration avec les soignants, sans pour autant en faire des experts en psychiatrie : d’ailleurs, nous préférons parler de « sensibilisation » plutôt que de « formation ».
Quels en sont les effets constatés ?
Pour évaluer l’impact de la formation, une étude a été menée auprès des policiers participants, via des questionnaires avant et après la session, ainsi qu’un suivi à un mois. Les résultats sont encourageants : les agents formés identifient mieux les symptômes psychiatriques et savent comment réagir face à une crise. Ils rapportent également une diminution des violences lors des interventions, avec un moindre recours à la force physique, ainsi qu’une orientation plus pertinente vers les structures de soins.
La satisfaction des policiers est très élevée, avec plus de 90 % des participants estimant que la formation répond à leurs attentes. Certains ont même partagé des cas concrets pour lesquels les techniques apprises ont permis de désamorcer des crises de manière plus adaptée, évitant ainsi des escalades inutiles.
Cependant, il est nécessaire de souligner que cette évaluation reste limitée. Pour l’instant, la formation ne touche que des volontaires – soit environ 500 depuis le début –, déjà sensibilisés à la problématique. Tout l’enjeu est donc de pouvoir mesurer son impact lorsqu’elle deviendra – à terme, nous l’espérons – obligatoire pour l’ensemble des agents de police. De plus, un suivi à plus long terme serait nécessaire pour évaluer les effets durables sur les pratiques policières.
Quels défis devez-vous surmonter pour généraliser cette formation ?
La généralisation de cette formation rencontre plusieurs obstacles, tant pour les professionnels de santé que pour les forces de l’ordre.
Pour les soignants, l’un des principaux défis consiste à mobiliser des équipes suffisamment motivées et disponibles. En effet, organiser et animer ces formations demandent un engagement important en temps et en énergie. Les psychiatres et infirmiers impliqués doivent être prêts à s’investir sur le long terme, à adapter leurs méthodes pédagogiques et à se rendre disponibles pour des sessions régulières, malgré des emplois du temps souvent chargés.
Pour les forces de l’ordre, les défis sont de plusieurs ordres. Il est d’abord essentiel de démontrer l’efficacité de la formation à travers des résultats concrets, tels que la réduction des interpellations inutiles ou l’amélioration de l’orientation des personnes en crise vers les soins. Sans des preuves tangibles de son utilité, il sera difficile de convaincre les institutions de la généraliser.
Un autre levier important est l’implication des formateurs de terrain – présents à toutes les formations – dans la promotion du projet. Leur crédibilité auprès de leurs collègues est un atout majeur pour convaincre les plus réticents. En partageant leurs expériences positives, ils contribuent à normaliser la formation et à en faire une compétence valorisée au sein des forces de l’ordre.
Autre enjeu majeur : l’intégration de cette formation dès l’école de police, afin qu’elle devienne un module à part entière du cursus initial des agents. Cela permettrait de toucher tous les policiers, et pas seulement ceux déjà sensibilisés à la psychiatrie. Chaque corps ayant ses spécificités, bien qu’ils soient confrontés aux mêmes défis lors des interventions auprès de personnes en crise, le but est de pouvoir adapter la formation à ces différents contextes pour en faire un standard national. C’est exactement pour cette raison que les jeux de rôle occupent une place centrale dans cette démarche. En endossant tour à tour les rôles de policiers et de patients, les participants développent une meilleure empathie et une compréhension plus fine des enjeux de chaque partie, tout en poursuivant un objectif commun aux soignants : la sécurité et le bien-être des personnes.
Comment la formation s’adapte-t-elle aux réalités locales ?
L’adaptation aux spécificités territoriales est l’un des enjeux centraux de cette formation. Les ressources psychiatriques, les protocoles policiers et les besoins des populations varient selon les régions. Dans les zones urbaines comme Paris et sa petite couronne, l’accès aux soins psychiatriques est relativement structuré, avec des lieux spécialisés comme le Centre psychiatrique d’orientation et d’accueil (CPOA, à Paris XIVe). Dans les zones rurales ou périurbaines, même si l’offre de soin est moins développée, les forces de l’ordre ont accès à un service d’accueil des urgences adultes.
Pour répondre à cette diversité, l’idée est de créer un réseau national de formateurs locaux, composé de psychiatres et d’infirmiers implantés dans chaque territoire. Ces professionnels pourraient dispenser la formation en tenant compte des réalités régionales, comme les ressources disponibles ou les partenariats existants entre commissariats et services de santé. Dans certaines villes, des collaborations informelles existent déjà entre policiers et psychiatres. Le but est de formaliser cette dynamique pour en faire un modèle reproductible.
Un autre aspect clé est l’intégration des acteurs locaux, tels que les maires ou les associations. Ces partenariats permettraient de renforcer la formation et de créer des protocoles adaptés à chaque contexte. Dans certaines communes, les policiers connaissent déjà les ressources psychiatriques disponibles et savent vers qui se tourner en cas de crise. L’ambition est de généraliser cette connaissance, en identifiant les acteurs clés dans chaque territoire et en établissant des contacts directs entre forces de l’ordre et services de soins.
Enfin, la formation pourrait inclure des modules spécifiques selon les besoins locaux. Dans certaines zones, les policiers sont davantage confrontés à des troubles liés à l’addiction ou à la précarité sociale. Il serait donc essentiel d’adapter les contenus pour répondre à ces réalités, tout en conservant une base commune de connaissances sur les troubles psychiatriques et les techniques d’intervention.
Quelles sont les prochaines étapes ?
À court terme, l’objectif est d’allonger la durée de formation – passer de trois à six heures – pour approfondir les mises en situation et les retours d’expérience. Cela permettra d’aborder davantage de cas concrets et de mieux répondre aux besoins des policiers.
À moyen terme, le projet vise à étendre le réseau de formateurs à l’échelle nationale, en s’appuyant sur des psychiatres et des infirmiers locaux. Chaque territoire ayant ses spécificités, il est essentiel que les formateurs connaissent les ressources à disposition.
À long terme, l’idée serait d’évaluer l’impact de la formation sur le terrain, en mesurant, par exemple, le nombre de placements en garde à vue évités ou d’orientation vers les soins. L’idéal serait également de développer des protocoles standardisés, comme des fiches réflexes pour les policiers, afin de systématiser les bonnes pratiques.
L’objectif ultime est que chaque agent de police en France puisse bénéficier de cette formation, et que les interventions avec des personnes en crise deviennent des exemples de collaboration réussie entre forces de l’ordre et soignants.
Comment pourrait-elle inspirer d’autres corps de métier ?
Si la formation a été conçue pour les policiers, son extension à d’autres professions confrontées aux mêmes enjeux est déjà envisagée. Les gendarmes, par exemple, interviennent souvent dans des zones rurales où les ressources psychiatriques sont limitées. Leur formation serait tout aussi cruciale, d’autant qu’ils sont parfois les premiers répondants en cas de crise, sans toujours avoir les outils pour y faire face.
Les pompiers représentent un autre public cible ; ils sont fréquemment appelés pour des tentatives de suicide ou des états de détresse aiguë, où leur rôle d’écoute et de réassurance est essentiel. Ils disposent d’une formation dédiée assez généraliste sur la gestion des personnes violentes ou en crise. L’idée serait, ici, de la renforcer.
Les agents pénitentiaires constituent un troisième groupe pour lequel cette formation pourrait être adaptée. En prison, les troubles psychiatriques sont fréquents, et les agents doivent gérer des situations complexes sans toujours avoir les compétences nécessaires. Une formation spécifique les aiderait à mieux repérer les signes de détresse et orienter vers les services médicaux des établissements.
Enfin, les enseignants et les éducateurs pourraient également bénéficier de cette approche. Les écoles sont souvent le premier lieu où les troubles psychiatriques se manifestent. Former les enseignants à les reconnaître permettrait une prise en charge plus précoce et une meilleure orientation des enfants et adolescents vers les professionnels de santé.
L’extension de la formation à ces différents corps de métier nécessitera bien évidemment des adaptations pédagogiques. Il faudra donc concevoir des modules spécifiques, tout en conservant une base commune sur les troubles psychiatriques et les techniques d’intervention. L’objectif est de créer une culture partagée de la pathologie mentale, où chaque acteur, quel que soit son métier, disposera des connaissances et des réflexes nécessaires pour intervenir de manière adaptée.
Quel est le lien entre cette formation et les politiques publiques de santé mentale ?
Cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de réforme des politiques publiques en santé mentale. En France, la psychiatrie a longtemps été marquée par une approche institutionnelle, centrée sur l’hospitalisation et la prise en charge en milieu fermé. Aujourd’hui, on assiste à une volonté de désinstitutionnaliser les soins et de développer des alternatives, comme les équipes mobiles ou les prises en charge ambulatoires.
La formation des policiers s’aligne sur cette dynamique, en favorisant une approche communautaire de la santé mentale. Plutôt que d’attendre que les personnes en crise soient hospitalisées, il s’agit de les prendre en charge plus tôt, en collaboration avec les acteurs de terrain. Cela passe par une meilleure coordination entre les forces de l’ordre, les soignants et les associations, afin de créer un maillage solide et réactif.
Un autre enjeu est la prévention des violences policières envers les personnes en crise. Les cas de décès ou de blessures lors d’interventions sont souvent liés à un manque de formation et de préparation. En outillant les policiers, cette initiative vise à réduire ces drames et à promouvoir des interventions plus respectueuses des droits et de la dignité des personnes.
Cette formation pourrait également servir de levier pour une réforme plus large des protocoles d’intervention. L’idéal serait de créer un système où policiers, soignants et travailleurs sociaux collaborent systématiquement, avec des protocoles clairs et des ressources dédiées. Une volonté politique forte ainsi qu’un financement pérenne sont nécessaires pour généraliser la formation et créer des équipes mixtes de terrain.
Il s’agit ici d’avoir une réflexion plus globale sur la place de la santé mentale dans la société. En formant les policiers, voire d’autres corps de métier, on contribue aussi à sensibiliser l’opinion publique et à réduire la stigmatisation des troubles psychiatriques. Cela montre que la santé mentale est l’affaire de tous et que chacun a un rôle à jouer pour mieux accompagner les personnes en difficulté.
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