Les signaux d’alerte sont bien établis dans le champ de la santé.1 Ils sont largement utilisés en santé publique et diffusés auprès du grand public comme outils de prévention, notamment pour des maladies fréquentes et graves telles que l’infarctus du myocarde, l’accident vasculaire cérébral ou le diabète. Leur principe est simple : mieux informer et sensibiliser permet de repérer plus tôt les situations à risque et d’intervenir plus rapidement. Appliquée au suicide, cette approche vise à faciliter l’accès aux soins des personnes à risque ; le but, à terme, est de sauver des vies.

Signaux d’alerte et facteurs de risque du suicide

La connaissance d’innombrables facteurs de risque de suicide ne permet pas d’améliorer la prédiction des conduites suicidaires. Il s’agit de caractéristiques statistiquement plus fréquentes chez les sujets suicidaires, mais ils traduisent une vulnérabilité à long terme. Ils ont donc une portée limitée pour l’intervention immédiate.2 Les signaux d’alerte (tableau) qui peuvent en partie recouvrir ces facteurs s’en distinguent par leur caractère dynamique et proximal : ils reflètent l’état actuel de la personne et indiquent un risque suicidaire imminent (délai de quelques heures à quelques jours). Leur présence appelle une intervention spécifique et immédiate.

La définition et la temporalité des signaux d’alerte suicidaire sont difficiles à établir

En dépit de leur pertinence clinique, les indicateurs de risque suicidaire imminent ne disposent pas de définitions partagées ni de limites temporelles clairement établies dans la littérature scientifique.

Les périodes considérées pour l’identification des signaux d’alerte varient considérablement, allant de moins d’un an à un mois, quelques jours, voire quelques heures, ce qui entraîne une hétérogénéité substantielle entre les études.

En outre, les recherches sur le suicide montrent que les idées et comportements suicidaires ne sont pas des phénomènes stables mais qu’ils fluctuent au fil du temps, parfois de manière marquée, sur des périodes de quelques heures ou de quelques jours.3 Cette variabilité constitue une différence majeure par rapport aux signaux d’alerte associés à d’autres affections médicales, qui ne comportent pas de fluctuations aussi rapides ou prononcées.

Le suicide étant un événement multi-factoriel qui s’inscrit dans l’histoire de vie singulière de chaque individu, toute standardisation universelle des indicateurs de risque reste difficile. Il demeure toutefois possible de proposer un cadre de référence utile permettant d’explorer l’expérience subjective de la personne et la signification qu’elle attribue à ces signaux d’alerte, afin de soutenir des stratégies d’évaluation et d’intervention adaptées.

Quels signaux d’alerte doivent susciter une inquiétude ?

Les facteurs de risque reflètent une vulnérabilité générale au suicide, mais ils sont souvent insuffisants pour identifier les périodes aiguës de risque élevé. En revanche, les signaux d’alerte peuvent indiquer l’apparition d’une crise suicidaire, caractérisée par une détresse psychologique qui s’intensifie rapidement et par une probabilité accrue de comportements suicidaires à court terme.

Le concept de crise suicidaire est étayé par un ensemble de travaux identifiant les états affectifs et mentaux négatifs aigus qui précèdent une tentative de suicide.4 Plusieurs chercheurs s’accordent sur l’existence de symptômes aigus, en augmentation rapide, précédant le passage à l’acte, tels que le désespoir notamment, l’hyperactivation et le retrait social. Une attention particulière doit être portée au désespoir et à la perception d’être confronté à une situation de vie ressentie comme inchangeable et inéluctable. Une liste actualisée de signaux d’alerte du suicide est proposée, à la lumière de la littérature la plus récente (tableau).

L’identification des signaux d’alerte du suicide implique de documenter les modifications observées et exprimées de l’état mental, compatibles avec une augmentation du désespoir et de l’intention de mourir.1

Les signes observables de désespoir incluent la non-observance des traitements, le refus de recourir aux soins en situation d’urgence, le rejet d’un plan de sécurité ou de réponse à la crise, ainsi que l’incapacité à formuler des raisons de vivre.

Quels signaux peuvent être rassurants ?

Les comportements indiquant un engagement actif dans le traitement sont compatibles avec l’émergence d’un sentiment d’espoir, possiblement croissant. Les patients porteurs d’espoir manifestent leur engagement par leur adhésion aux soins, par exemple en assistant aux consultations, en prenant les médicaments prescrits, en remplissant les préconisations thérapeutiques, en s’abstenant d’avoir des comportements à haut risque et de consommer des substances, et en recourant de manière appropriée aux services d’urgence lorsque cela s’avère nécessaire.

Il est également essentiel d’identifier les marqueurs d’espoir, tels que les raisons de vivre, qui peuvent être intégrées au plan de sécurité. Le plan de sécurité, gold standard de la prévention du suicide, est un outil personnalisé et collaboratif dont l’objectif est d’aider une personne en crise à identifier ses signaux d’alerte, ses stratégies d’adaptation, ses ressources de soutien et les contacts d’urgence pour prévenir un passage à l’acte (encadré).

Les raisons de vivre incluent notamment les relations significatives, les responsabilités envers autrui, ainsi que des projets ou engagements futurs. Renforcer ces raisons peut accroître la motivation à rester en vie et contribuer à réduire le risque suicidaire.

Améliorer l’évaluation du risque suicidaire

Bien que les signaux d’alerte soient destinés au grand public, leur rôle en soins primaires et en pratique clinique est essentiel.1 Une proportion importante des personnes décédées par suicide avaient eu un contact récent avec un professionnel de santé, soulignant ainsi l’importance de l’évaluation du risque suicidaire lors de toute rencontre clinique.

L’évaluation du risque imminent est déterminante lorsqu’un risque est détecté, afin de mettre en place des interventions rapides et efficaces.2,3

Cependant, de nombreux outils se concentrent sur les idées suicidaires autodéclarées et sur des facteurs de risque à long terme, insuffisants à eux seuls. L’état actuel de la personne doit donc être pris en compte.

La liste proposée de signaux d’alerte (tableau) vise à soutenir des évaluations plus précises, en intégrant les manifestations comportementales observées ou rapportées ainsi que les informations apportées par l’entourage. Cette démarche peut être combinée à l’évaluation des facteurs de risque et de protection afin d’offrir une vision globale de la situation.

Attention, l’évaluation n’est pas une prédiction !

L’objectif de l’évaluation du risque suicidaire n’est pas de prédire si une personne mettra fin à ses jours mais de mieux comprendre l’expérience singulière de chaque individu et d’élaborer un plan de sécurité personnalisé.5 L’idée erronée selon laquelle le risque suicidaire peut être prédit peut conduire les professionnels de santé, y compris les cliniciens en santé mentale et les médecins de soins primaires, à se concentrer davantage sur l’évaluation du risque que sur les besoins immédiats du patient, ou à être distraits par l’anxiété liée à la nécessité d’une hospitalisation.5

Il est impossible de déterminer avec certitude si une personne tentera de se suicider. L’objectif de l’évaluation est d’utiliser l’ensemble des informations disponibles – concernant l’état actuel de la personne, son histoire ainsi que les facteurs de risque et de protection connus – afin de promouvoir sa sécurité, de réduire la probabilité de comportements suicidaires et de soutenir son bien-être global.2 Renoncer au fardeau de la prédiction permet aux praticiens de concentrer leur attention et leur énergie à la compréhension, au soutien et à la collaboration avec les personnes en crise suicidaire.5 

Encadre

En pratique, comment agir ?

Le plan de sécurité du patient doit inclure les signaux d’alerte que la personne doit surveiller et, au minimum, les éléments suivants :1

  • une indication claire du moment où le plan de sécurité doit être utilisé (par exemple : lorsque des signaux d’alerte apparaissent) ;

  • des étapes d’autogestion interne (actions que la personne peut entreprendre pour réguler sa détresse, comme respirer lentement, se distraire par une activité apaisante ou engageante, utiliser des techniques d’ancrage, s’isoler temporairement dans un lieu sûr, écouter de la musique) ;

  • des modalités d’intervention externe si la crise persiste (par exemple : un numéro d’urgence et/ou un service d’urgences spécifique à contacter).

L’implication des proches est souvent nécessaire dans la prise en charge des personnes à haut risque.

L’hospitalisation n’est pas toujours la seule (et meilleure) option. Bien qu’elle vise à assurer la sécurité et à favoriser une amélioration de la santé mentale, les données indiquent en effet que le risque suicidaire peut être accru pendant l’hospitalisation et après la sortie. Les cliniciens doivent donc évaluer attentivement les bénéfices et les risques spécifiques à chaque patient.5 Les alternatives à l’hospitalisation dans la prise en charge du risque suicidaire reposent sur des dispositifs intensifs et sécurisants en ambulatoire, tels que le suivi rapproché par une équipe mobile de crise, l’hospitalisation de jour, les consultations fréquentes avec plan de sécurité, l’appel téléphonique de veille, l’implication de l’entourage, et l’accès à des lignes d’urgence ou à des plateformes de soutien ouvertes sept jours sur sept et vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

Lorsque la détresse est perçue comme intolérable et inéluctable, répondre de manière adéquate implique de reconnaître cette détresse, d’aider la personne à l’élaborer et de travailler activement avec elle à sa réduction.

Encadre

Que dire à vos patients ? 

L'existence de signaux d’alerte indique un risque suicidaire immédiat et nécessite une réaction rapide. Il convient d'encourager le patient à en parler à un proche ou à contacter une ligne d’urgence.

Les raisons de vivre (relations, projets, passions) et les comportements d’engagement (adhésion aux soins, abstinence de substances) sont des marqueurs d’espoir à renforcer pour réduire le risque.

Un plan de sécurité personnalisé (stratégies d’apaisement, contacts d’urgence, ressources) permet de mieux gérer les crises et doit être défini avec le patient.

Des solutions adaptées à chaque situation existent en ambulatoire (lignes d’écoute, équipes mobiles, suivi renforcé).

La souffrance psychique est souvent liée à une perception temporaire d’absence de solutions ; un accompagnement professionnel peut aider à retrouver des perspectives.

Références
1. Rudd MD. Suicide warning signs in clinical practice. Curr Psychiatry Rep 2008;10(1):87-90.
2. Ryan EP, Oquendo MA. Suicide risk assessment and prevention: Challenges and opportunities. Focus (Am Psychiatr Publ) 2020;18(2):88-99.
3. Rudd MD, Berman AL, Joiner Jr TE, et al. Warning signs for suicide: Theory, research, and clinical applications. Suicide Life Threat Behav 2006;36(3):255-62.
4. Rogers ML, Jeon ME, Zheng S, et al. Two sides of the same coin? Empirical examination of two proposed characterizations of acute suicidal crises: Suicide crisis syndrome and acute suicidal affective disturbance. J Psychiatr Res 2023;162:123-31.
5. Cox DW, Aafjes-van Doorn K. Five ways to be therapeutically responsive with clients in suicidal crisis. Pract Innov 24 juillet 2025.

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essentiel

Des signaux d’alerte (désespoir intense, sentiment d’impasse, retrait social brutal...) reflètent un risque immédiat et nécessitent une intervention urgente.

Ces signes peuvent fluctuer rapidement. L’évaluation doit considérer la détresse actuelle du patient, afin de coconstruire avec lui un plan de sécurité.

Des comportements rassurants (comme l’engagement dans le traitement) et les marqueurs d’espoir (comme le soutien social) sont des indicateurs de risque moindre.

Un plan de sécurité doit être établi avec la personne, dans le but de prévenir le passage à l’acte au moment d’une éventuelle crise suicidaire.