Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) reste encore mal compris sur le plan biologique. Une étude menée par des chercheurs de l’Inserm révèle un mécanisme inattendu pouvant expliquer les baisses d’attention et ouvrir la voie à de nouvelles thérapeutiques.

Le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) touche environ 2,5 % des adultes, mais ses mécanismes biologiques restent encore peu connus. Cette pathologie se caractérise par une variabilité comportementale importante, une inattention fluctuante, des épisodes de mind wandering (« vagabondage mental ») et de mind blanking (absence momentanée de contenu conscient ou « blanc mental »), ainsi que par des troubles du sommeil et une somnolence diurne. Ces symptômes suggèrent un couplage entre systèmes de l’attention et de l’éveil. Des scientifiques de l’Inserm à l’Institut du Cerveau (Inserm/CNRS/Sorbonne Université), et de l’Université Monash (Australie) ont donc émis une hypothèse physiopathologique originale : les fluctuations attentionnelles pourraient être dues à l’intrusion, pendant l’éveil, d’ondes lentes « sleep-like  » habituellement associées au sommeil profond. Ces micro-épisodes de ralentissement cortical, observés en EEG, surviennent-ils davantage chez les adultes ayant un TDAH, et contribuent-ils à leurs difficultés attentionnelles ?

Une étude chez l’adulte

Pour répondre à cette question, les chercheurs ont mené une étude sur 63 jeunes adultes, 32 avec TDAH et 31 témoins neurotypiques, d’âge moyen 23 ans. Le diagnostic de TDAH reposait sur un entretien clinique, et les participants devaient avoir arrêté les traitements stimulants 72 heures avant l’évaluation. Les participants réalisaient pendant 52 minutes une tâche d’attention soutenue, couplée à un EEG haute densité. Le test était le suivant : les nombres de 1 à 9 apparaissaient successivement à l’écran, toutes les 1 à 1,25 secondes ; la personne devait appuyer à chaque nouveau chiffre, sauf quand le chiffre 3 apparaissait. Toutes les 40 à 70 secondes, les participants étaient interrompus pour décrire leur état mental juste avant l’interruption (centrés sur la tâche, mind wandering, mind blanking, ou absence de souvenir), puis pour évaluer leur niveau de vigilance. Les auteurs quantifiaient les erreurs d’omission (absence de réponse), les erreurs de commission (réponse alors qu’il fallait s’abstenir), le temps de réaction, sa variabilité intra-individuelle et la densité des ondes lentes pendant l’éveil.

Des ondes lentes du sommeil pendant l’éveil ?

Les résultats ont été publiés le 16 mars dans le Journal of Neuroscience . Les sujets TDAH faisaient davantage d’erreurs de commission (ce qui reflète plutôt un défaut d’inhibition ou une réponse trop automatique), avaient une plus grande variabilité des temps de réaction, une moins bonne discrimination entre les bons et les mauvais signaux et une tendance à répondre impulsivement. Les erreurs d’omission n’étaient pas globalement plus élevées, mais elles augmentaient plus vite au fil du temps chez les participants TDAH, suggérant une fatigabilité cognitive plus marquée. Sur le plan subjectif, le mind wandering était plus souvent vécu comme non intentionnel par les patients TDAH. Ces derniers se déclaraient aussi plus somnolents pendant la tâche.

Le résultat central concerne l’EEG : les auteurs montrent une augmentation de la densité des ondes lentes pendant l’éveil dans le groupe TDAH, surtout au niveau pariétotemporal. Plus cette densité était élevée, plus on observait d’erreurs d’omission, un ralentissement des temps de réaction, une plus grande variabilité des réponses et une somnolence subjective accrue. À l’inverse, les réponses indiquant un engagement dans la tâche diminuaient lorsque la densité d’ondes lentes augmentait.

Par ailleurs l’analyse « de médiation » montre que la densité des ondes lentes expliquait une partie du lien entre TDAH et altération des performances. « Ces brefs moments d’inactivité cérébrale surviennent chez tout le monde, expliquent les chercheurs. Chez les personnes atteintes de TDAH, toutefois, cette activité est plus fréquente. Nos résultats suggèrent qu’elle pourrait constituer un mécanisme cérébral clé expliquant leurs difficultés à maintenir une attention et des performances stables au cours du temps. »

Toutefois, cette étude a certaines limites : il s’agit d’une étude transversale, sur un effectif modeste, majoritairement féminin, avec comorbidités psychiatriques fréquentes dans le groupe TDAH. Les habitudes de sommeil dans les jours précédant le test n’ont pas été mesurées, et l’impact résiduel d’un arrêt de stimulants 72 heures avant ne peut pas être totalement exclu.

Impact diagnostique et thérapeutique

Cette découverte suggère que le TDAH serait, au moins en partie, un trouble de la régulation de l’éveil et de la vigilance. « Ces ondes de sommeil local pourraient devenir un biomarqueur clé pour le diagnostic », avance Thomas Andrillon, auteur de l’étude. Ces résultats confirment l’intérêt d’une évaluation systématique du sommeil, de la somnolence diurne, de la fatigue cognitive et des rythmes veille-sommeil chez ces patients. À terme, la réduction de ces ondes lentes pourrait devenir une cible thérapeutique, via des traitements agissant sur l’éveil ou via des approches de thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie.

« Chez les personnes neurotypiques, certaines recherches ont par exemple montré que la stimulation auditive pendant le sommeil peut renforcer les ondes lentes nocturnes, ce qui pourrait réduire l’apparition d’une activité cérébrale proche du sommeil durant l’éveil le lendemain. Une prochaine étape consistera à déterminer si cette approche pourrait également diminuer ces intrusions de sommeil local chez les personnes atteintes de TDAH », conclut le chercheur.

Dans cet article

Ce contenu est exclusivement réservé aux abonnés