Face au fardeau des maladies cardiovasculaires (CV), première cause de morbi-mortalité mondiale, la détection précoce est cruciale. C’est notamment le cas pour l’insuffisance cardiaque (IC), la fibrillation atriale (FA) et les valvulopathies, des maladies communes, traitables mais souvent diagnostiquées aux urgences. Pourtant, la moitié des patients avec une IC diagnostiquée aux urgences s’étaient présentés plus tôt en soins primaires avec des symptômes. Par ailleurs, un quart des AVC surviennent chez des patients avec FA non diagnostiquée, et les valvulopathies non identifiées entraînent des interventions urgentes évitables.
Cependant, les médecins traitants, débordés et sous pression, n’arrivent pas à améliorer la détection de ces pathologies en routine faute d’outils adaptés et simples à mettre en œuvre. Dans ce contexte, une technologie bon marché de type « point of care » pourrait faire la différence. Parmi les principaux candidats, un stéthoscope avec IA embarquée (Eko Duo, marqué CE) enregistre un ECG à 1 dérivation et les bruits cardiaques. Ces ondes sont traitées par des algorithmes prédictifs capables de détecter l’IC à fraction d’éjection réduite (≤ 40 %), la FA et une valvulopathie avec hautes spécificité et sensibilité. Toutefois, ces bonnes performances n’ont pas encore été vérifiées à grande échelle en vie réelle.
Essai randomisé londonien
Pour répondre à ce besoin d’évaluation en pratique, des médecins et scientifiques britanniques ont réalisé un essai randomisé en cluster – c’est-à-dire dont la randomisation se fait au niveau d’un groupe (ou cluster) de participants, ici une unité de soins primaires parmi celles du NHS North West London Integrated Care System (2,8 millions de résidents ; 8 des 32 arrondissements du Grand Londres). L’essai comprenait2 bras : un groupe avec intervention (formation d’une heure à l’utilisation d’Eko Duo par l’équipe de recherche, avec 6 stéthoscopes par centre fournis prêts à l’emploi ; utilisation à la discrétion du MG), et un groupe contrôle (aucune visite de l’équipe de recherche, utilisation en routine de leurs stéthoscopes habituels).
Le critère de jugement principal était l’incidence de nouveaux diagnostics d’IC (tous types confondus), exprimés en nombre par 1 000 personnes-années de suivi. L’autre critère primaire était le lieu de détection de l’IC (au cabinet ou à l’hôpital). Les critères secondaires principaux étaient les rapports des taux d’incidence (IRR) de la FA et des valvulopathies.
Plus de 12 000 examens avec le stéthoscope utilisant l’IA
Les résultats sont parus le 14 février 2026 dans le Lancet. Entre octobre 2023 et mai 2024, 213 centres de MG ont été randomisés (104 dans le groupe avec intervention, 109 dans le groupe contrôle). Huit centres du groupe intervention se sont retirés de l’essai avant la venue de l’équipe de recherche et ont été exclues des analyses. En tout, 701 933 personnes ont été examinées dans les centres du groupe intervention (avec ou sans Eko Duo), contre 851 242 dans le groupe contrôle. Les caractéristiques démographiques et cliniques étaient similaires entre groupes. Le suivi moyen [écart-type] était de 30,8 [10,8] semaines dans le groupe intervention, et de 35,8 [9,9] semaines dans le groupe contrôle. Dans le groupe intervention, 12 725 examens ont été réalisés avec le stéthoscope à IA embarquée (soit 132 examens/an par centre en moyenne) ; il a été utilisé par 972 professionnels de santé.
À 12 mois, 1 342 nouvelles IC ont été détectées dans le groupe avec intervention (2,58/1 000 personnes-années), contre 1 984 dans le groupe contrôle (2,76/1 000 personnes-années). Après ajustement, le rapport de taux d’incidence pour l’IC était de 0,94 (IC95 % = [0,86 ; 1,02]. Dans chacun des 2 groupes, 41 % des nouveaux cas ont été diagnostiqués en MG. De même, après ajustement, les rapports de taux d’incidence n’étaient pas significatifs pour la FA (0,98 [0,88 ; 1,09]) et la valvulopathie (1,00 [0,90 ; 1,11]), indiquant une absence de différence entre les 2 groupes.
Techniquement efficace, mais peu utilisé
Une analyse a été menée au sein du groupe d’intervention pour s’intéresser uniquement aux patients réellement examinés avec l’Eko Duo. En tout, 8 942 patients auscultés avec ce dernier ont été comparés avec autant de patients contrôle (auscultation sans Eko Duo), aux caractéristiques cliniques et sociodémographiques similaires. Dans cette analyse, l’incidence de nouveaux diagnostics d’IC était significativement plus haute dans le groupe utilisant le stéthoscope avec IA (rapport de taux d’incidence = 2,33 [1,28 ; 4,26] ; p = 0,0046). Les résultats étaient également significatifs pour la FA (3,45 [2,24 ; 5,32] ; p = 0,0013) et la valvulopathie (1,92 [1,09 ; 3,40] ; p = 0,0020). Par ailleurs, la détection des 3 maladies CV semblait augmenter avec l’usage de l’Eko Duo dans les centres de soins primaires.
Pour les auteurs, ces résultats suggèrent que Eko Duo est efficace pour détecter ces 3 pathologies lorsqu’il est correctement utilisé. Ainsi, le résultat négatif de cet essai en vie réelle s’explique moins par les performances techniques du nouveau stéthoscope que par son manque d’adoption, Eko Duo n’ayant pas su trouver sa place en routine (à l’année, 80 % des centres l’avaient utilisé pas ou peu [1 - 9 fois/mois], et seuls 6 % des centres l’avaient utilisé plus de 31 fois/mois). Les 146 praticiens ayant répondu au questionnaire sur leur utilisation du stéthoscope avec IA ont notamment rapporté sa mauvaise intégration dans le flux de travail (son utilisation nécessitait l’intégration manuelle des résultats dans le dossier patient informatisé).