La période de confinement liée à l’épidémie de Covid-19 entraîne une hausse inquiétante des violences faites aux femmes et aux enfants au sein des familles. Confinées avec leur agresseur, les victimes n’ont plus la possibilité d’appeler « au secours » par téléphone. La rupture avec le monde extérieur et en particulier l’école, pour les enfants, les isole encore plus et les réduit au silence. Le médecin est donc un des acteurs privilégiés pour dépister ces violences et orienter aux mieux les femmes et enfants qui en sont victimes. « Poser simplement la question, en consultation, suffit souvent à libérer la parole ! »

 

Le Dr Gilles Lazimi est médecin généraliste au centre de santé de Romainville (Seine-Saint-Denis), membre de l’association SOS Femmes 93, ex-membre du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes. Il s’investit depuis longtemps dans la lutte contre les violences intrafamiliales et la reconnaissance de leur impact sur la santé. Nous l’avons interviewé sur ce sujet, particulièrement d’actualité.

La Revue du Praticien : Comment aborde-t-on la question des violences en consultation ?

Dr G. Lazimi : C’est toujours difficile pour des professionnels de santé de poser la question, car la plupart n’ont pas été formés. Nous, médecins, sommes toujours en attente que les patientes nous révèlent elles-mêmes les violences qu’elles subissent ! Or la majorité d’entre elles ne le font pas spontanément. De plus, les médecins pensent souvent à tort que le fait d’en parler, fait revivre aux patientes ces violences qu’il faudrait oublier… comme si « en parler pouvait être même plus lourd que les violences qu’elles avaient subies ! »

Depuis, la formation des étudiants a évolué. Des outils à destination des médecins, comme le kit Anna (vidéo de mise en situation), pour repérer et accompagner les violences faites aux femmes, sont disponibles en ligne. Dans la période actuelle, plus que jamais, il ne faut pas hésiter à poser certaines questions à chaque consultation, qu’elle soit présentielle ou en téléconsultation : « Avez-vous été victimes de violences physiques, verbales ou sexuelles ? Comment votre conjoint se comporte-t-il avec vous ? Comment se passent vos rapports intimes ? Est-ce toujours vous qui décidez ? ».

J’aime à citer cette phrase de Sénèque : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas, mais c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ! »

Rev Prat : Certaines attitudes ou symptômes peuvent alerter en consultation ?

G. L. : Depuis que je vois en consultation des femmes victimes de violences, j’ai pu faire le lien entre de nombreux tableaux cliniques faisant écran aux violences conjugales, qu’elles n’avaient pu me révéler faute de questionnement de ma part. J’ai compris depuis à quel point le retentissement de ces violences pouvait impacter leur santé.

Chez des patientes, dont les symptômes chroniques sont inexpliqués (céphalées, colopathie fonctionnelle, fibromyalgie, dépression, fausses couches à répétition…), après avoir bien sûr éliminé une cause organique, ou chez des patientes agressives avec lesquelles la relation se passe mal, sans que l’on comprenne pourquoi, il faut penser à d’éventuelles violences et aborder le sujet.  Pouvoir parler et dire ce qu’elles ont vécu, être reconnues comme victimes, ne plus se sentir seules et enfin écoutées : ce premier temps thérapeutique est essentiel ! On peut alors les accompagner en faisant avec elles, mais pas contre elles, ni sans elles ! Le deuxième temps consiste à leur expliquer comment fonctionne leur agresseur, dont elles sont souvent sous emprise, pourquoi elles n’ont pas réussi à parler avant, quels sont les lieux ou les liens avec des personnes qui pourraient les aider si elles le désirent. Et toujours garder à l’esprit qu’en aidant ces femmes ce sont leurs enfants, victimes eux aussi, que l’on va aider. Notre rôle de médecin est donc crucial !

Rev Prat : Une hausse de plus de 30 % des violences conjugales serait constatée depuis le début du confinement ?

G. L. : Ce sont des chiffres relayés par les médias, mais pour le moment nous n’avons pas d’éléments objectifs pour les confirmer. Est-ce une hausse de 30 % des signalements ? Les associations, dont SOS Femmes 93 dont je suis membre, s’inquiètent plutôt de la diminution des appels ; les femmes ne peuvent pas téléphoner face à leur agresseur. Parfois ce sont juste des appels axés sur l’éducation de leurs enfants, au travers desquels elles laissent transparaître la violence intrafamiliale. Des circulaires issues du ministère demandent aux policiers d’être plus vigilants et d’intervenir plus facilement, en tenant compte de tous les témoignages ou plaintes. 

Rev Prat : Les structures d’accueil et d’hébergement fonctionnent-elles en cette période de confinement ?

G.L. : Depuis le début du confinement, une augmentation des lieux d’hébergement à disposition de ces femmes et enfants a été anticipée, mais certains lieux sont encore en attente d’ouverture. Là encore nous manquons de chiffres sur les hébergements dédiés ; sachant que la situation était déjà tendue avant, avec un manque de places certain. Même s’il est vrai que les volontaires présents sont moins nombreux dans les associations, que les femmes ne peuvent plus s’y rendre directement en ce moment, les appels sont pris et il ne faut pas hésiter à leur donner les numéros d’écoute des associations ainsi que les numéros d’urgence.

Une semaine après le début du confinement, une nouvelle action a été annoncée par le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner. Des points d’accompagnement ont été ouverts, et en particulier les pharmacies d’officine pour accueillir ces femmes qui voudraient donner l’alerte en dehors du domicile. Mais ces professionnels sont-ils formés pour cela ? Les femmes sont-elles prêtes à ce qu’on appelle la police en se rendant dans une pharmacie, et si oui la police va-t-elle venir ? Leur conjoint sera-t-il poursuivi, car nous devons leur garantir la sécurité une fois l’alerte donnée ?

Nous nous questionnons sur cette nouvelle action, certes originale, mais a-t-elle été concertée, préparée avec les associations ? Nous espérons juste que ce ne soit pas qu’une simple action de communication !

Rev Prat : Et les enfants….

G. L. : C’est une situation très difficile. Isolés du milieu extérieur, et en particulier du milieu scolaire où l’alerte sur d’éventuelles violences peut être donnée (professeurs, infirmière ou médecin scolaire, copains de classe…), ces enfants sont particulièrement fragilisés par le confinement.

Des numéros d’appels existent le 119 mais aussi le 114 ; on peut également signaler par SMS. Mais plus que jamais la solidarité collective est essentielle. Nous devons tous être très attentifs au voisinage et signaler au moindre doute en cas de cris, ou de pleurs inquiétants.

Depuis 15 jours. Le nombre d’appels au 119, le service national d’accueil téléphonique pour l’enfance en danger, a explosé : « Plus 80 % la semaine dernière, plus 50 % celle d’avant. Et ça continue à augmenter », déclare Adrien Taquet, le secrétaire d’État à la Protection de l’enfance.

Pour en savoir plus

Ministère de l’Intérieur, Le Gouvernement pleinement mobilisé contre les violences conjugales et intrafamiliales (communiqué de presse), 25 mars 2020.

Secrétariat d’État chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations :

Kit Anna. Outils de formation à télécharger sur les violences faites aux femmes. 

Les numéros d’écoute, d’information et d’orientation.

Les numéros d’urgence.

Associations de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.

Les associations près de chez vous.

Alexandra Karsenty, La Revue du Praticien

Figures et tableaux