Longtemps minimisées, voire niées, les violences sexistes et sexuelles dans le sport sont pourtant bien une réalité. Entre relations d’autorité toxiques, pression pour la performance et culture du silence, comment protéger les victimes et briser l’omerta ? Roxana Maracineanu, ancienne ministre des Sports et actuelle secrétaire générale de la Miprof (Mission interministérielle pour la protection des femmes contre les violences et la lutte contre la traite des êtres humains), décrypte les mécanismes de ces violences et les leviers pour y mettre fin.

Les violences sexistes et sexuelles dans le sport sont aujourd’hui un sujet de débat public. Pourquoi a-t-il fallu attendre si longtemps pour que leur existence soit reconnue ?

Pendant des décennies, le sport a été présenté comme un univers à part, protégé par ses « valeurs » supposées d’excellence, de dépassement de soi et de respect. Or cette image idéalisée a longtemps servi de paravent pour masquer une réalité plus sombre : les relations d’autorité entre entraîneurs et athlètes, l’isolement des jeunes en stage ou en compétition, la pression pour la performance à tout prix, et la confiance – parfois aveugle – des parents envers les encadrants créent un environnement propice à l’installation de violences.

Quand j’ai pris mes fonctions au ministère des Sports en 2018, l’affaire Larry Nassar, aux États-Unis, faisait la une des médias : des centaines de gymnastes américaines avaient révélé les violences systémiques commises par leur médecin. En France, quelques voix s’étaient élevées, comme celles de Catherine Moyon de Baecque ou d’Isabelle Demongeot, mais elles étaient souvent minimisées, voire discréditées. Avec le témoignage de ­Sarah Abitbol, qui a brisé l’omerta dans le patinage artistique, j’ai eu les coudées franches pour engager une révolution profonde dans le milieu sportif. Cela m’a permis de mettre en place la plateforme nationale Signal-­sports ­(signal-sports@sports.gouv.fr), sur laquelle toute personne peut signaler des violences de manière anonyme et sécurisée.

Porteur d’une image d’honorabilité, le sport est loin d’être exempt de la violence ; il devrait pourtant s’agir d’un un espace de sécurité et d’épanouissement, et non un terrain de prédation. Les statistiques en matière de violences sexistes et sexuelles sont en augmentation exponentielle, cela démontre en partie que la parole est libérée et que les actions deviennent possibles.

Quel est le rôle de la Miprof et comment intervient-elle spécifiquement dans le milieu sportif ?

La Miprof a été créée en 2013 pour coordonner l’action publique contre la traite des êtres humains mais aussi diffuser une culture commune de la protection contre toutes les formes de violence. Nos actions sont multiples : formation des professionnels concernant les violences faites aux femmes, création d’outils de formation, pilotage de l’observatoire national, animation locale de la politique de protection des femmes victimes de violences, coordination nationale de la lutte contre l’exploitation et la traite des êtres humains.

Pour le milieu sportif spécifiquement, nous avons développé des outils pratiques pour repérer, signaler et prévenir les violences mais aussi accompagner les victimes. Le guide « Lilia » est devenu une référence pour les éducateurs, les dirigeants et les médecins du sport ; il détaille les stratégies utilisées par les agresseurs, les mécanismes du psychotraumatisme et les procédures de signalement. Nous avons aussi produit des courts métrages (figure), diffusés sur France Télévisions et disponibles sur https ://arretonsles­violences.gouv.fr/, utilisés en formation  pour sensibiliser le grand public et les les acteurs de terrain.

Pour former les professionnels d’un secteur, notre approche repose sur la collaboration avec les services de l’État, l’institution judiciaire et les relais concernés : fédérations sportives dans le sport, Ordres professionnels (pédicures-podologues, infirmiers, chirurgiens-­dentistes...) pour la santé et associations d’aide aux victimes. L’objectif est de créer une chaîne de protection dans laquelle chaque maillon sait reconnaître les signes de violence et agir pour protéger les victimes.

Quand un cas de violence est signalé, quelles sont les mesures mises en place pour protéger les victimes et sanctionner les auteurs ? 

De façon préventive d’abord, toute personne intervenant en milieu sportif, qu’elle soit bénévole ou professionnelle, fait l’objet d’un contrôle régulier de ses antécédents judiciaires.

Dès qu’un signalement est reçu par la cellule Signal-sports, qu’il émane d’une victime, d’un proche, d’un club, d’une fédération ou d’un professionnel, une procédure administrative est immédiatement enclenchée. Si la situation le nécessite, les services de l’État peuvent alerter l’institution judiciaire, mais nous insistons pour que les personnes sur le terrain n’hésitent pas à le faire aussi directement. Le club employeur ou la fédération sportive doit prendre des mesures disciplinaires immédiates de précaution. Dans nos formations et outils, nous insistons sur la nécessité de mener ces trois procédures conjointement car elles n’ont pas les mêmes temporalités et sont complémentaires.

Les inspecteurs de la jeunesse et des sports, qui mènent les enquêtes administratives dans les départements, jouent un rôle crucial car ils ont les moyens d’écarter ­rapidement des agresseurs sous l’auto­rité des préfets.

Notre rôle est de former l’écosystème du sport non seulement à écarter les agresseurs mais aussi à se soucier des victimes : les accompagner vers des associations, les unités médicojudiciaires et des structures spécialisées comme les maisons des femmes ou les centres de psychotraumatologie, afin de bénéficier d’un suivi médical et psychologique adapté.

Les agresseurs font souvent figure d’autorité. Quelles actions concrètes sont mises en place pour former les professionnels du sport et les médecins à repérer et prévenir ces violences ?

Pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, la formation doit être au cœur de la stratégie. Depuis la loi de 2022 que j’ai fortement portée avec les parlementaires, quatorze heures de formation obligatoires sur les violences sexistes et sexuelles sont intégrées au diplôme d’éducateur sportif ; l’outil « Lilia » est une ressource privilégiée pour délivrer ce contenu car il expose les clés nécessaires à la compréhension des mécanismes de domination et au repérage des violences.

Concernant les soignants, nous collaborons avec les Ordres pour former leurs référents et les membres de commissions ainsi que, plus largement, les professionnels en formation continue. Nous nous appuyons sur les recommandations de la Haute Autorité de santé (HAS) pour les sensibiliser à la détection des violences chez les patients et particulièrement les patientes par le questionnement systématique : « Avez-vous déjà subi des violences ? » Cela ouvre un espace de parole pour les victimes et peut sauver des vies. Des outils sont disponibles sur la plateforme arretonslesviolences.gouv.fr pour se former à repérer, à pratiquer le questionnement systématique et à accueillir la parole.

L’enjeu central est aussi de démystifier le signalement. Beaucoup de professionnels craignent les conséquences d’une alerte ou doutent de leur légitimité à intervenir. Notre message est clair : en cas de doute, il faut signaler ! Des poursuites peuvent d’ailleurs être encourues en l’absence de signalement de faits connus et susceptibles de caractériser une infraction.

Les sportifs en situation de handicap sont particulièrement vulnérables. Quelles mesures spécifiques sont mises en place pour eux ?

Les sportifs en situation de handicap font face à des risques accrus de violence, en raison de leur dépendance vis-à-vis de leurs accompagnateurs et de la méconnaissance de leurs droits. Nous avons adapté certains de nos outils de formation pour les rendre plus largement accessibles : sous-titrage, audiodescription, langue des signes ­française. Mais nous devons encore progresser et créer des supports en langage facile à lire et à comprendre (FALC). Nous faisons aussi systématiquement la promotion d’outils, comme le tableau de communication améliorée et alternative (CAA).

Pour créer le guide « Lilia », nous avons ­travaillé en étroite collaboration avec le Comité paralympique et sportif français et des associations comme celle de ­Marie Rabatel, ancienne sportive victime de ­violences.

Comment les médecins généralistes, souvent les premiers interlocuteurs des victimes, peuvent-ils contribuer à détecter et signaler ces violences ?

Les médecins généralistes jouent un rôle crucial : ils sont des figures de confiance pour les patients. Leur rôle est donc essentiel dans la détection précoce des violences. Reconnaître les signes est une première étape – qu’ils soient physiques, comme des blessures inexpliquées, ou psychologiques, comme un changement brutal de comportement. Nous les encourageons aussi à poser des questions ouvertes et non jugeantes, comme « Est-ce que tout va bien dans ton club ? » ou « As-tu déjà été mis mal à l’aise par un adulte ? » Ces questions, intégrées naturellement dans une consultation, peuvent permettre à une victime de se confier.

En cas de révélation, le médecin doit impérativement rédiger un certificat, qui sera utile à la victime dans ses démarches civiles et judiciaires, et savoir vers qui orienter : forces de sécurité, associations, cellules de signalement, plateformes dédiées, où des professionnels formés peuvent prendre le relais. La HAS a, par ailleurs, clarifié les conditions de levée du secret médical en cas de violences sur mineurs : il ne s’agit pas d’une obligation légale mais d’une possibilité forte, voire d’un devoir moral. Notre message est simple : en signalant, vous protégez !

Quels sont les principaux défis qui restent à relever pour éradiquer ces violences ?

Le plus grand défi reste culturel. Il faut faire comprendre à tous – fédérations, clubs, parents, athlètes – que les violences dans le sport ne sont pas une fatalité mais un fléau à combattre. Cela passe par une tolérance zéro : aucun abus ne doit être toléré, aucun agresseur protégé. Nous travaillons à plusieurs niveaux pour y parvenir. D’abord, en renforçant les contrôles : le fichier judiciaire automatisé des auteurs d’infractions sexuelles ou violentes (FIJAISV) est désormais croisé avec les listes des intervenants en clubs sportifs (encadrants, bénévoles, membres du bureau…), et ce dans les trois secteurs que sont le sport, la jeunesse et l’éducation. Ensuite, en élargissant les formations : outre les éducateurs diplômés, nous mettons tout en œuvre pour que les bénévoles, parents et dirigeants de clubs en bénéficient également.

Nous cherchons également à améliorer l’accompagnement des victimes. Beaucoup souffrent de séquelles psychologiques durables. Nous développons des partenariats avec les maisons des femmes et les centres de psychotraumatologie pour leur offrir un suivi adapté, incluant si possible une dimension sportive, car le sport peut aussi être un outil de reconstruction.

Enfin, nous œuvrons pour croiser nos ­actions avec le milieu de la jeunesse et donc avec l’Éducation nationale, interconnectée avec le milieu du sport.

Notre objectif ? Faire du sport un espace où chaque enfant, chaque athlète, peut s’épanouir en sécurité, sans crainte d’être humilié, manipulé ou agressé. 

La rédaction remercie très chaleureusement Catherine Lallement, chargée de mission Communication et animation de réseau de la Miprof, sans qui cet entretien n’aurait pas pu se tenir.
Pour en savoir plus
https://www.arretonslesviolences.gouv.fr/
Miprof. Guide Lilia – Outil de formation : combattre les violences sexistes et sexuelles dans le sport. ­Novembre 2024. https://bit.ly/48xByPA
Ministère des Sports, de la Jeunesse et de la Vie associative. Signal-sports – Plateforme de signalement. À contacter par mail : signal-sports@sports.gouv.fr