L’exposition au cadmium de la population française, et notamment des enfants, suscite une réelle inquiétude. À l’encontre des fausses idées et données à l’appui, Catherine Hill nous livre une analyse lucide de l’étendue de cette l’exposition, des risque réels pour la santé et de l’efficacité des mesures pour la réduire. Édifiant ! 

Cadmium dans l’environnement et rôle des engrais phosphatés 

Le cadmium est un métal naturellement présent dans l’environnement, qui a été découvert en 1809. On le produit industriellement depuis le début du XXe siècle et il est utilisé aujourd’hui dans les batteries nickel-cadmium et pour divers autres usages1.

Le cadmium se trouve dans les roches, associé au zinc, au cuivre et au plomb, et dans les sols, mais les activités humaines modifient sa concentration dans l’air, les sols et les eaux, à travers la fertilisation et les émissions industrielles.

Cadmium présent dans les sols

La présence de cadmium dans les sols en France et en Europe a été cartographiée.

Sa teneur dans les 30 premiers centimètres de la surface des sols en France2 (figure 1) varie fortement selon la nature des roches. Les craies et les calcaires en sont naturellement riches ; ainsi, les sols qui se situent sur des roches calcaires, comme en Champagne, en Charente ou dans le Jura, ont des fortes teneurs naturelles en cadmium. La figure 2 montre la répartition du cadmium dans les sols en Europe3.

Les apports

En France, les émissions atmosphériques de cadmium ont baissé de 85 % entre 1990 et 2024 (figure 3).

Dans le sol, les apports sont principalement dus aux engrais minéraux et, dans une moindre mesure, aux déjections animales. Or, les livraisons annuelles d’engrais phosphatés d’origine minérale (principale source de contamination des sols agricoles par le cadmium), ont considérablement diminué entre 1973 et 2025 (figure 4).

Le cadmium apporté par les engrais est très minoritaire par rapport à celui déjà présent dans le sol. Par exemple, épandre 50 kg d’engrais phosphatés contenant 60 mg de cadmium par kg par hectare ajoute 3 g de cadmium par hectare, sur un sol qui en contient déjà 1,05 kg, soit un apport de 0,3 % du stock initial4. 

Diminuer davantage l’utilisation d’engrais phosphatés aura donc très peu d’effet à court terme ; les effets ne seront visibles qu’à très long terme.

Cadmium présent dans les aliments

Le cadmium présent dans le sol est absorbé par les plantes, avec une efficacité variable selon les espèces. Les plants de tabac accumulent des concentrations particulièrement élevées de cadmium dans leurs feuilles. On en trouve aussi dans les légumes, les céréales, les racines et tubercules, ainsi que dans l’eau (mers, rivières, eau de boisson), où il est absorbé par des organismes aquatiques comme les mollusques et les poissons.

Les principales sources alimentaires de cadmium sont les céréales (et produits dérivés) et les légumes (figure 5). Bien que moins contaminés que les mollusques ou les abats, ces aliments contribuent davantage à l’exposition parce qu’ils sont beaucoup plus fréquemment consommés.

Moins de cadmium dans les aliments bio ?

La troisième étude de l’alimentation totale française (EAT3)5, publiée en janvier 2026, a mesuré le cadmium dans 276 types d’aliments (sélectionnés de manière à couvrir plus de 90 % du régime moyen de la population) prélevés entre mai 2021 et août 2022 dans trois départements (Loiret, Puy-de-Dôme, Hérault). Pour chaque aliment, des échantillons distincts ont pu être constitués à partir de produits issus de l’agriculture conventionnelle ou biologique. Du cadmium était détectable dans 89 % des 718 échantillons analysés.

Chaque échantillon était constitué de 12 sous-échantillons déterminés de façon à être représentatifs de la consommation de l’aliment au sein de la population française.

Pour 214 aliments, des échantillons étaient disponibles à la fois en bio et en conventionnel, ce qui a permis la comparaison du cadmium dans le même aliment selon la source, bio ou non, des produits. Chaque comparaison a été faite en testant statistiquement deux hypothèses : y a-t-il moins de cadmium dans les aliments bio (réponse oui ou non) ? La quantité de cadmium est-elle moindre dans les aliments bio (réponse quantitative) ? Les résultats des deux tests étaient souvent l’un statistiquement significatif et l’autre non significatif, ce que les auteurs ont considéré à tort comme une discordance. Ils en ont tiré qu’il « n’était pas possible de conclure » , ce qui est une erreur de base*.

Une étude plus ancienne6, qui n’a pas étudiée directement la contamination par le cadmium, a montré que les aliments bio contenaient plus de phosphore que les aliments conventionnels, ce qui pourrait indiquer une exposition plus importante aux engrais phosphatés qui sont une source de cadmium.

Par ailleurs, si la limite de la teneur en cadmium des engrais phosphatés est de 60 mg/kg en bio au lieu de 90 mg/kg en conventionnel (d’après l’agence française pour le développement et la promotion de l’agriculture biologique), comme expliqué plus haut, le stock de cadmium dans les sols est beaucoup plus important que l’apport par les engrais. Il n’est donc pas étonnant que la quantité de cadmium soit similaire quelle que soit la pratique agricole.

Les enfants, les plus exposés ?

L’enquête INCA3, menée entre février 2014 et septembre 2015, a porté sur un échantillon représentatif de 5 855 personnes dont 46 % avaient moins de 18 ans. Des données très détaillées sur leur alimentation ont été recueillies. L’analyse a permis d’estimer l’exposition au cadmium de cette population en utilisant les données de contamination par le cadmium des aliments tirées de l’étude EAT3. L’apport de cadmium alimentaire serait donc de 0,28 μg de cadmium par kg de poids corporel et par jour chez les moins de 18 ans et de 0,15 μg par kg de poids corporel et par jour chez les 18 ans et plus. D’où la conclusion que 25 % des enfants et 1,5 % des adultes dépassent la dose journalière tolérable de 0,35 μg par kg de poids corporel et par jour définie par l’Anses. La population plus jeune apparait ainsi plus exposée.

Cependant, s’il est habituel de rapporter la quantité d’un toxique ou d’un médicament au poids corporel parce que la dose est plus diluée dans un organisme plus grand, la toxicité du cadmium est cumulative et sa demi-vie dans le corps humain est supérieure à dix ans. La quantité de cadmium ingérée chaque jour est donc plus pertinente que la quantité par jour et par kg de poids corporel. Or, cette quantité est de 8,6 μg par jour dans la population de moins de 18 ans et de 11,1 μg par jour dans la population adulte**. Les adultes ingèrent quotidiennement plus de cadmium alimentaire que les enfants (+ 22 %).

Les aliments qui contribuent le plus à l’exposition au cadmium figurent dans le tableau 1.

Une surveillance ciblée de la contamination par le cadmium des pommes de terre et du pain pourrait donc fournir un indicateur simple et informatif de l’évolution de l’exposition alimentaire de la population.

Il faut toutefois souligner que cette étude ne tient pas compte de l’exposition au tabac, qui est pourtant une source majeure d’exposition, chez les fumeurs.

Exposition de la population

Les principales sources d’exposition sont l’alimentation (aliments et eau contaminés), le tabac, et les expositions professionnelles. D’après l’European Food Safety Authority, l’alimentation contribuerait à 90 % de l’exposition au cadmium des non-fumeurs7.

Les fumeurs sont plus exposés que les non-fumeurs parce que d’une part le tabac contient plus de cadmium que la plupart des autres plantes, d’autre part le taux d’absorption de ce métal par voie respiratoire se situe entre 25 % et 60 % (alors qu’il est entre 5 et 10 % par voie digestive8).

Les études autopsiques montrent que, chez les personnes exposées à de faibles doses, environ 50 % du cadmium du corps est trouvé dans les reins et 15 % dans le foie, tandis qu’une part relativement faible est stockée dans les os9. Le cadmium s’accumule, sa demi-vie dans le corps humain étant d’au moins 10 ans. Les concentrations rénales augmentent avec l’âge jusqu’à environ 50 ans, puis diminuent chez les personnes plus âgées, tandis que les concentrations hépatiques augmentent tout au long de la vie10.

L’exposition de la population est étudiée en mesurant le cadmium urinaire évalué en mg par litre ou en mg par gramme de créatinine. Le cadmium urinaire augmente avec l’âge, et est le reflet de l’exposition des 10 à 15 ans avant le prélèvement.

Le tableau 211, tiré du rapport de l’Anses, présente les études les plus importantes évaluant le cadmium urinaire dans différents pays. Les résultats montrent l’importance de l’âge et du tabagisme, mais la comparaison des expositions entre pays est difficile à interpréter parce que les populations étudiées peuvent différer en termes de répartitions d’âge et proportions de fumeurs.

En France, le cadmium urinaire n’a été étudié que dans deux enquêtes sur des échantillons représentatifs (tableau 2). L’augmentation observée, entre les deux enquêtes, chez les 18 à 74 ans (0,29 versus 0,57 cadmium urinaire en µg/g de créatinine) est à considérer avec précaution : elles portent chacune sur moins de 2 500 personnes et il n’est pas certain que les deux populations aient la même répartition d’âge et la même proportion de fumeurs.

Quelle toxicité pour l’homme ?

La première publication décrivant des atteintes rénales chez des travailleurs suédois exposés au cadmium date de 194812. Au Japon, la pollution de la rivière Jinzu par les rejets d’une mine de zinc et de plomb a entraîné une intoxication chronique au cadmium dans la population via l’eau et le riz. Des premiers symptômes ont été décrits en 1912, mais la maladie appelée itai-itai (en français : « aïe aÏe » à cause de l’intensité des douleurs) n’a été attribuée au cadmium qu’en 1968. Les patients avaient des atteintes ostéoarticulaires (douleurs osseuses et articulaires intenses et fractures) et rénales.

Atteintes osseuses

L’exposition au cadmium augmente les risques d’ostéoporose et de fractures, car le cadmium remplace le calcium dans les os et modifie son métabolisme.

Une enquête réalisée aux États-Unis13 a étudié l’association entre cadmium urinaire et ostéoporose, évaluée à partir d’une mesure de la densité minérale osseuse, chez 3 207 femmes de 50 ans et plus faisant partie de la « National Health and Nutrition Examination Survey », entre 1988 et 1994. Une ostéoporose était présente chez 579 des participantes. Le risque d’ostéoporose était augmenté de 35 % et de 32 % respectivement pour un cadmium urinaire supérieur ou égal à 0,50 µg/g de créatinine mais inférieur à 1 µg/g et pour un cadmium urinaire d’au moins 1 µg/g (comparé à un cadmium inférieur à 0,50 µg/g). Ceci conduit à estimer que 20 % des ostéoporoses observées chez ces femmes de 50 ans et plus pourraient être attribuables à une exposition au cadmium (évaluée par un cadmium urinaire au moins égal à 0,50 µg/g de créatinine).

Une autre enquête14 a étudié la densité minérale osseuse de 2 688 femmes suédoise de 56 à 69 ans chez lesquelles le cadmium urinaire avait également été mesuré. Parmi celles-ci, 400 avaient une densité minérale osseuse correspondant à une ostéoporose***. Le risque d’ostéoporose était significativement augmenté, de 49 % chez des femmes ayant un cadmium urinaire supérieur à 0,50 mais inférieur à 0,75 µg/g de créatinine et de 73 % chez celles dont il était au moins égal à 0,75 µg/g de créatinine. Parmi les 400 cas d’ostéoporoses, la fraction attribuable à un cadmium urinaire supérieur à 0,50 µg/g de créatinine était estimé à 11,4 % (46 femmes sur 400), ce qui correspond à une fraction attribuable dans la population étudiée de 1,7 % (46/2 688).

Ces risques observés en Suède ont été utilisés pour faire une estimation dans la population française âgée de plus de 55 ans, aboutissant à la conclusion que 23 % des ostéoporoses seraient attribuables au cadmium en France15.

Atteintes rénales

Le rein est le principal organe touché par une exposition prolongée au cadmium, parce que ce dernier s’y accumule avec une demi-vie entre 10 et 33 ans16. L’exposition au cadmium augmente les risques de maladie rénale chronique et de calculs rénaux.

Un risque de cancer ?

Le Centre international de recherche sur le cancer a classé le cadmium parmi les cancérogènes certains17, en se fondant sur l’augmentation du risque de cancer du poumon observée chez des travailleurs exposés à ce métal par voie respiratoire, ce qui correspond à une absorption maximale. L’exposition environnementale au cadmium augmente le risque de cancer du poumon18. Mais l’augmentation des risques de cancer d’autres organes par une exposition alimentaire au cadmium n’est pas démontrée.

Halte aux fausses idées !

En France, rien n’indique que le cadmium augmente dans l’environnement dans les années récentes, et l’apport annuel par les engrais phosphatés ne modifie que très peu la quantité de cadmium dans le sol. Le cadmium s’accumule dans l’organisme, et s’élimine lentement : diminuer les apports récents aura très peu d’effet à court terme.

La contamination de la population française par le cadmium n’est pas « une bombe sanitaire » : les enfants ne sont pas particulièrement exposés et les risques pour la santé sont réels, mais beaucoup plus liés à l’ostéoporose et à l’insuffisance rénale qu’au cancer. Il n’y a pas d’urgence particulière à agir19.

Il n’est pas simple de réduire son exposition individuelle au cadmium : on peut arrêter le tabac et réduire la consommation des aliments les plus contaminés comme les mollusques et crustacés ou les abats (mais ceux-ci sont généralement peu consommés). Agir sur des produits moins contaminés mais largement consommés comme les céréales ou les légumes n’est ni réaliste ni souhaitable.

L’alimentation bio n’est pas moins contaminée que l’alimentation conventionnelle.

* Par convention, un test statistique est significatif si son degré de signification dépasse 5 %. Si deux tests ont des degrés de signification de 4,9 % et de 5,1 %, cela n’a rien de discordant.

** La population de moins de 18 ans a, en France métropolitaine, un poids moyen de 30,8 kg, et la population de 18 ans et plus un poids moyen de 74 kg (source Insee). La quantité de cadmium ingérée chaque jour dans la population de moins de 18 ans est donc de 0,28 × 30,8 = 8,6 μg par jour et de 0,15 × 74 = 11,1 μg par jour dans la population adulte.

*** L’ostéoporose était définie par un T-score inférieur à la moyenne dans la population de référence moins 2,5 écart-type.

Références
1. OMS. Exposure to cadmium: A major public health concern. 2019.
2. Gissol. Carte des teneurs prédites en cadmium extractible des horizons de surface des sols en France.
3. Ballabio C, Jones A, Panagos P. Cadmium in topsoils of the European Union–An analysis based on LUCAS topsoil database. Sci Total Environ 2024;912:168710. CC BY 4.0.
4. Denaix L, Vivien E. Cadmium. Inrae 2019.
5. Anses. EAT3 : acrylamide et éléments traces métalliques dans l’alimentation, une exposition toujours préoccupante.12 février 2026.
6. Smith-Spangler C, Brandeau ML, Hunter GE, et al. Are organic foods safer or healthier than conventional alternatives?: a systematic review. Ann Intern Med 2012;157(5):348-66.
7. European Food Safety Authority. Cadmium in food – Scientific opinion of the Panel on Contaminants in the Food Chain. EFSA Journal 2009;980:1-139.
8. UK Health Security Agency. Cadmium: toxicological overview. 25 octobre 2024.
9. Nordberg GF, Nogawa K, Nordberg M. Handbook on the toxicology of metals. Chapter 32: Cadmium. Elsevier, AP, Amsterdam 2007 p.445-86.
10. Hansen JC, Grøn P, Jespersen BA, et al. Cadmium exposure in Denmark. Based on analyses of liver and kidney tissues. Dan Med Bull 1989;36(5):499-502.
11. Oleko A, Fillol C, Saoudi A, et al. Imprégnation de la population française par le cadmium. Programme national de biosurveillance, Esteban 2014-2016. Santé publique France juillet 2021.
12. Friberg L. Proteinuria and kidney injury among workmen exposed to cadmium and nickel dust; preliminary report. J Ind Hyg Toxicol 1948;30(1):32-6.
13. Gallagher CM, Kovach JS, Meliker JR. Urinary cadmium and osteoporosis in U.S. women > or = 50 years of age: NHANES 1988-1994 and 1999-2004. Environ Health Perspect 2008;116(10):1338-43.
14. Engström A, Michaëlsson K, Suwazono Y, et al. Long-term cadmium exposure and the association with bone mineral density and fractures in a population-based study among women. J Bone Miner Res. 2011;26(3):486-95.
15. Ougier E, Fiore K, Rousselle C, et al. Burden of osteoporosis and costs associated with human biomonitored cadmium exposure in three European countries: France, Spain and Belgium. Int J Hyg Environ Health 2021;234:113747.
16. Joint FAO/WHO Expert Committee on Food Additives. Safety evaluation of certain food additives and contaminants. 2011.
17. IARC. Beryllium, cadmium, mercury and exposure in the glass manufacturing industry. Monographs on the evaluation of carcinogenic risks in humans, vol 58. International Agency for Research on Cancer, Lyon 1993.
18. Nawrot TS, Martens DS, Hara A, et al. Association of total cancer and lung cancer with environmental exposure to cadmium: The meta-analytical evidence. Cancer Causes Control 2015;26(9):1281-8.
19. Mandard S. La France malade du cadmium, une « bombe sanitaire », alertent les médecins libéraux. Le Monde 5 juin 2025.

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