La pratique médicale connaît actuellement des progrès majeurs, portés par la médecine fondée sur les preuves, la médecine de précision et, désormais, l’essor de l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, certains, parmi les professionnels de santé, les étudiants et les patients, ressentent le risque de voir le soin se réduire à une activité de plus en plus technique, alors que les patients vivent souvent longtemps avec des maladies chroniques et attendent, au‑delà des traitements, une attention à leur détresse et à leur singularité, donc un véritable accompagnement.
Le but de ce texte est de décrire les principes d’un enseignement qui prenne en compte cette dimension, destiné à introduire, dès l’entrée dans les études médicales, les bases conceptuelles d’une pratique articulant rigueur scientifique et attention à la personne. L’enjeu à terme est d’améliorer la qualité de la relation de soin.
Fondements d’une médecine humaine
Une médecine humaine repose sur quelques repères structurants : considérer au moins autant la personne qui a la maladie que la maladie ; distinguer la maladie telle qu’elle est décrite par le professionnel (disease) de l’expérience vécue par le patient (illness) ; articuler traitement et « prendre soin » (cure et care), en reconnaissant la vulnérabilité et la détresse inhérentes à la condition de malade ; penser la personne malade comme un être doué d’une pensée complexe, doué de la capacité de parole, singulier, et le soignant lui‑même comme une personne ; reconnaître le rôle central de la conversation clinique et de la confiance ; enfin, situer toujours la médecine comme science et comme art, y compris à l’ère de l’intelligence artificielle.
Quand l’enseigner ?
Cet enseignement devrait être proposé très tôt, afin d’introduire un premier vocabulaire intellectuel et un état d’esprit permettant de ne pas avoir à corriger a posteriori des habitudes centrées exclusivement sur la technique, mais d’orienter d’emblée la manière de concevoir ce que signifie soigner. Or, la première année est caractérisée par un cursus largement dominé par l’enseignement des sciences fondamentales et la sélection, au risque de faire en sorte que les étudiants ne reconnaissent plus leur vocation humaniste initiale. Un moment idéal pour proposer cet enseignement de médecine humaine pourrait donc être la période qui suit les résultats du concours (juin). Cette temporalité coïncide avec les premières rencontres hospitalières (stages infirmiers), période où les étudiants découvrent la réalité des patients et où ils pourraient être particulièrement réceptifs à une réflexion sur la relation de soin. Une telle atmosphère joyeuse pourrait en outre favoriser la mémorisation de cet enseignement.
L’expérience de Bobigny
À la faculté de médecine de Bobigny (Université Sorbonne Paris Nord), un dispositif d’enseignement, dès la première année, a été développé depuis 2013 par un médecin praticien expérimenté. Initialement constitué de cours magistraux, il a été progressivement transformé pour aboutir, dans son format actuel, à un ensemble de capsules vidéo courtes*, de moins de 15 minutes (le plus souvent 8 - 10 minutes), pour une durée totale de 4 h 30, organisé en sept chapitres : santé – maladie – soin, personne en médecine, raisonnement médical, médecine comme science et comme art, éthique, éducation thérapeutique, soin comme rencontre. L’ambition n’était pas d’épuiser la réflexion sur le soin, mais d’offrir aux étudiants un ensemble de clés qui guideront ensuite leur formation clinique, voire plus tard leur vie professionnelle.
Réception par les étudiants
Une première expérience a eu lieu en juin 2025 auprès des 217 étudiants de première année (212 inscrits en médecine, 15 en odontologie) qui venaient de réussir le concours. Parmi eux, 189 ont rempli un questionnaire de 12 questions visant à évaluer la qualité de cet enseignement. Cette évaluation montre un haut niveau d’adhésion, tant pour le format que pour le contenu. Les étudiants perçoivent cet enseignement comme utile pour comprendre le métier de médecin et la relation de soin, et expriment le souhait de voir ce type de dispositif complété par des supports écrits. Ces résultats suggèrent qu’un enseignement bref, conceptuellement structuré et proposé très tôt est à la fois acceptable et pertinent pour inscrire la dimension humaine au cœur de la formation médicale initiale.
Perspective
Cette expérience montre qu’il est possible d’introduire, sans alourdir les maquettes, un corpus cohérent de notions permettant de penser la médecine dans sa dimension non seulement technique, mais aussi humaine. Quatre heures trente d’enseignement en tout, reposant sur des vidéos courtes : ce format assume la nécessité de dispositifs pédagogiques compatibles avec des capacités d’attention mises à l’épreuve par la profusion des sollicitations.
Les sciences humaines et sociales seront présentes dans le cadre de la réforme actuelle de la première année, dont la mise en œuvre est annoncée pour la rentrée 2027 : le « bloc transversal » (6 - 12 ECTS) concernera « les compétences psycho‑sociales, la communication, l’éthique, les sciences humaines et sociales ». Le dispositif pédagogique développé à Bobigny pourrait servir d’abrégé adaptable aux spécificités d’autres facultés qui souhaiteraient l’utiliser. Diffuser ce type d’enseignement contribuerait à préparer, à l’échelle nationale, des professionnels de santé capables d’articuler compétence technique, exigence éthique et attention à la personne, conditions d’une pratique réellement humaine.
* Les vidéos de la formation sont disponibles : ici .