L’utilisation de la chicha s’étend notamment chez les jeunes. Elle masque la nocivité de sa fumée de tabac derrière le mythe d’une filtration par l’eau et avec l’ajout de saveurs sucrées. En réalité, elle est source de dépendance et d’entrée dans le tabagisme et elle est aussi toxique que la cigarette.

La chicha, encore appelée narghilé, narguilé, waterpipe, ou hookah, devenue très populaire chez les adolescents et jeunes adultes en France, est « une pipe à eau ». Elle permet de fumer une préparation de tabac, aromatisée ou non, brûlée par des braises de charbon, la fumée produite est refroidie en passant à travers de l’eau, avant inhalation.1

Un usage croissant

Selon l’Organisation mondiale de la santé, son usage concernerait plus de 100 millions de personnes dans le monde, principalement en Afrique, en Asie et au Moyen-Orient. En France, selon une enquête de « Paris sans tabac », la moitié des élèves de 16 ans ont déjà fumé la chicha (70 % à 18 ans) et 20 % des lycéens de 18 ans en usaient au moins une fois par mois.2 En 2017, selon Santé publique France, 54,3 % des garçons et 45,4 % des filles l’avaient expérimenté ; ­toutefois ces chiffres sont en recul par rapport à 2014. Chez les jeunes en apprentissage ou sortis du système scolaire, comme au sein des catégories socioprofessionnelles favorisées, les niveaux de consommation sont nettement supérieurs.3 En 2018, 9,4 % déclaraient fumer la chicha, 4,1 % exclusivement.4 Les raisons de cet engouement sont très diverses : aux effets de la mondialisation, du tourisme, des migrations, de la croyance que la chicha est moins addictive et toxique que la cigarette dans une période de lutte intensive contre le tabac, s’ajoutent des raisons subjectives : la convivialité ­autour de l’usage d’un bel objet évocateur d’expérience sensorielle ­(mélasse sucrée et parfumée). 

Un effet multiplicateur sur les substances inhalées

L’usage de la chicha s’accompagne de 150 à 200 aspirations de 2 à 3 secondes chacune, d’un volume moyen d’environ 500 mL (v. figure). Une session de chicha dure en moyenne de 45 à 60 minutes pour un volume total de fumée inhalée de 40 à 100 L.
Les substances inhalées sont les mêmes que celles contenues dans la fumée des cigarettes. Toutefois les taux de nicotine, de goudrons, et de monoxyde de carbone (CO), sont plus élevés. Un gramme de tabac à chicha libère entre 24 et 80 mg de goudrons (une cigarette en libère 10 mg) ; à la fin d’une séance de chicha, le taux de CO expiré est équivalent à celui observé après la consommation de 30 à 40 cigarettes (tableaux 1 et 2) ; le passage de la fumée dans l’eau ne réduit donc pas la toxicité de la fumée inhalée.

Les effets de la cigarette et d’autres aussi…

La chicha contient de la nicotine et son usage induit une dépendance ; la fumée est pour sa part à l’origine d’effets toxiques.5 Les effets aigus sont rapportés dans le tableau 3. À plus long terme, les substances cancé­rigènes présentes dans la fumée peuvent entraîner le développement de cancers (poumon, cavité buccale, vessie, estomac). Des maladies infectieuses sont favorisées par le partage du tuyau de la chicha : infections pulmonaires (aspergillose, tuber­culose) ou virales (herpès, oreillons, voire Sars-CoV-2) conduisant à conseiller l’usage d’embouts personnels. La consommation régulière durant la grossesse est incriminée dans la diminution du poids de naissance des nouveau-nés. Les risques cardiovasculaires paraissent similaires à ceux occasionnés par la cigarette ; ainsi, après 30 minutes de ­fumage de chicha, la fréquence cardiaque et la pression artérielle augmentent significativement, de même que s’accroît le risque d’accident vasculaire cérébral chez l’usager régulier.6 La chicha entraîne le développement d’un stress oxydant et d’une inflammation de la sphère respiratoire à l’origine de dyspnée ou sibilances de survenue parfois précoce. Les mesures du souffle identifient le plus souvent un trouble obstructif touchant les voies aériennes distales. Enfin, les fumeurs exclusifs de chicha ont une qualité de vie diminuée.

Risque environnemental

Des taux de CO de 25 à 75 ppm sont retrouvés dans les bars à chicha associés à la présence d’un nombre élevé de particules (PM 2,5), favorisé par l’atmosphère confinée des lieux ; des cas d’intoxication au CO affectant le personnel des bars, ont été rapportés requérant la mise en ­caisson hyperbare.7

Un mode d’entrée dans le tabagisme

L’initiation à la cigarette paraît plus fréquente chez les utilisateurs initiaux de chicha (odds ratio : 2,54 ; intervalle de confiance à 95 % : 1,60-4,02), ce qui soutiendrait la théorie selon laquelle l’usage de la chicha serait une porte d’entrée vers le tabagisme.8 Depuis le 1er janvier 2007, l’interdiction de fumer dans des lieux fermés accueillant du public, s’applique à la chicha. Une méta-analyse Cochrane conclut à l’utilité d’une prise en charge comportementale, associée aux mêmes pharmacothérapies du sevrage de la cigarette pour les fumeurs de chicha. Ces derniers peuvent bénéficier du soutien des Consultations jeunes consommateurs (CJC), de Tabac Info Service, ou des consultations de ­tabacologie.

Informer

La dangerosité de l’usage de la chicha doit être reconnue à l’égal de celle du tabac. Son attractivité pour les plus jeunes est d’autant plus préoccupante qu’elle peut constituer un mode d’entrée dans le tabagisme. Des campagnes d’information à leur intention doivent être intensifiées. 

Résumé
La chicha : engouement et nocivité
L’usage de la chicha (hookah, pipe à eau, narguilé) consiste en l’inhalation de fumée de tabac après passage dans de l’eau se répand parmi les jeunes. Cette pratique induit une dépendance et des risques à court et long terme pour la santé analogues à ceux de la cigarette pour la santé. Des mesures de lutte contre cette pratique d’ordre réglementaires, préventives, incluant le renforcement de l’aide à l’arrêt des usagers et la réalisation de recherches sur ce mode de consommation sont indispensables.
Figures et tableaux
Références

1. Ben Saad H. Le narguilé et ses effets sur la santé. Partie I : le narguilé, description générale et propriétés. Rev Pneumol Clin 2009;65:369-75.
2. Dautzenberg B, Nau JY. Tout ce que vous ne savez pas sur le narguilé. Paris : Margaux Orange, 2007.
3. Le Nézet O, Janssen E, Brissot A, et al. Les comportements tabagiques à la fin de l’adolescence. Bull Epidémiol Hebd 2018;14-15:274-82. https://bit.ly/3qAk0ed
4. Andler R, Guignard R, Richard JB,et al. Types de tabac fumés, évolutions et facteurs associés. Résultats des Baromètre de Santé publique France 2017 et 2018, 2020.
5. Waziry R, Jawad M, Ballout RA, et al. The effects of waterpipe tobacco smoking on health outcomes: an updated systematic review and meta-analysis. Int J Epidemiol 2017;46:32-43.
6. Münzel T, Hahad O, Kuntic M, et al. Effects of tobacco cigarettes, e-cigarettes, and waterpipe smoking on endothelial function and clinical outcomes. Eur Heart J 2020;41:4057-70.
7. Underner M, Perriot J, Peiffer G, et al Intoxication au monoxyde de carbone chez les fumeurs actifs ou passifs de chicha. Rev Mal Respir 2020;37:376-88.
8. Al Oweini D, Jawad M, Akl EA. The association of waterpipe tobacco smoking with later initiation of cigarette smoking: a systematic review and meta-analysis exploring the gateway theory. Tob Control 2019 Jul 30:tobaccocontrol-2018-054870.- Voir aussi le dépliant La chicha, tu en sais quoi ? – RESPADD. https://www.respadd.org/wp-content/uploads/2018/11/flyer-chicha.pdf

Une question, un commentaire ?