L’impact de la pandémie mondiale liée au SARS-CoV-2 n’est pas sans résonance avec les grandes épidémies du passé. Retour sur une peste dont Galien fut le témoin et le commentateur.

Une « peste » ravageuse compromet le déroulement du règne conjoint de Lucius Verus et de Marc Aurèle, puis de Marc Aurèle seul, et lance le signal de la fin de l’Empire romain : une épidémie de variole (c’est du moins le diagnostic historique qui paraît s’imposer).

Début en Mésopotamie

Tout commence en Mésopotamie ou Verus fait la guerre aux Parthes (166-167), puis la maladie marche vers l’ouest et gagne l’Asie mineure, les pays de la mer Noire, la Grèce, la Propontide et les Balkans, la Dalmatie, l’Istrie, l’Italie, une partie des Gaules, la Germanie, l’Espagne. Elle passe même les mers et gagne l’Angleterre vers le nord, l’Afrique du Nord et l’Égypte vers le sud. On ne s’étonnera pas que l’épidémie ait été particulièrement ravageuse dans les régions abondamment peuplées ni qu’elle ait été favorisée par le retour dans leurs garnisons d’origine des légions contaminées (fig. 1). On n’a pas alors d’explication globale à la naissance de la maladie après la prise de la ville parthe de Ctésiphon, puis à sa propagation, seulement des constats partiels et plus ou moins bien informés, le principal témoignage étant celui de Galien, qui fut partie prenante, à son corps défendant.1,2

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À chaque peste, ses gourous…

Une situation aussi insolite et aussi ravageuse veut des gourous. Nous avons eu pour l’épisode français du Covid-19 le médiatique Pr Didier Raoult, au système pileux aussi déployé que son lointain prédécesseur Glycon, promoteur d’un traitement par l’hydroxychloroquine qui fit naître des espoirs (aujourd’hui démentis) et qu’il n’argumenta par aucune preuve (fig. 2 et 3)… Bien avant lui, les Romains avaient eu aussi leur gourou ­salutaire : ils s’entichèrent d’un certain Alexandre d’Abonotichos, promoteur du culte de Glycon, le serpent à tête humaine et barbu lui aussi (preuve tangible ­d’intelligence et de talent…), dont le culte et les images de sa Paphlagonie d’origine gagnèrent Rome, l’espace danubien, la Syrie, repoussant loin de ses fidèles le nuage de la « peste » apporté par les airs, tandis que ­l’escroc vendait des formules à accrocher aux portes des maisons pour arrêter le nuage pestilentiel.
On pouvait préférer ce remède à celui qui était préparé à base de terre d’Arménie et que vanta Galien (Sur la faculté des médicaments simples IX, 1, Kühn XII, 191, 8-13 ; v. supra) : « Tous ceux qui burent de ce médi­cament furent rapidement guéris, tandis que ceux à qui il n’apporta aucune utilité moururent tous, ce qui est la preuve que c’est aux malades incurables que ce médicament n’a apporté aucune utilité. » Bel exemple de paralogisme que Galien n’a pas corrigé !

Une épidémie de variole

Résumons les principaux faits pathologiques relevés dans le corpus galénique par le Pr Charles Haas, devant l’Académie nationale de médecine,3 tels que Galien les a connus directement ou à lui rapportés : de son temps survient une grande peste lors de laquelle les malades sont la proie d’une ardente fièvre, ou d’une fièvre pesteuse, qui lui fait penser à la fameuse peste d’Athènes décrite par Thucydide4 (Aphorismes 29, Kühn XVIIa, 885 ; Aphorismes 57, Kühn XVIIa, 709). Les patients ont de la diarrhée, un exanthème noir apparaît sur leur corps, ulcéré dans la plupart des cas, toujours sec. La couleur est due à un résidu de sang dans les vésicules de la fièvre… Dans certains cas, la croûte tombe et la cicatrisation se fait (De methodo medendi, Künh X, 367) ; en d’autres termes, une sorte d’écaille tombe lorsque l’exanthème s’est asséché et dissipé petit à petit, ce qui se fait en plusieurs jours après la crise (De atra bile 4, Kühn V, 115). La gêne gastrique et les vomissements vont de pair avec une diarrhée noire (De methodo medendi 12, Kühn X, 367 ; commentaire in : ­Hippocratis epidemiorum III 57, Kühn XVIIa, 709). En fait, cette diarrhée est d’abord brune, puis jaune-rouge, et finit par devenir noirâtre comme du sang digéré (in : Hippocratis aphorismi et Galeni in eos commentarii, 4, 21, Kühn XVIIb, 683). De telles selles noires apparaissaient principalement au septième, neuvième ou onzième jour, et tous ceux qui avaient des selles très noires sont morts (De atra bile, Kühn V, 115). On constate aussi une fétidité de l’haleine, et de la toux (De praesagitione ex pulsibus III 4, Kühn IX, 357), qui peut devenir forte avec expectoration de croûtes (De methodo medendi 12, Kühn X, 360), qui peuvent résulter d’ulcérations internes et d’inflammation. Au dixième jour, un jeune homme se mit à tousser et cracha une croûte, ce qui était l’indication d’une zone ulcérée dans la trachée, mais il n’y avait pas d’ulcérations dans la bouche ni dans la gorge (ni de difficultés pour absorber les aliments) (De methodo medendi 12, Kühn X, 367). Dans certains cas, on observe aussi des expectorations de sang frais rutilant… (De methodo medendi 12, Kühn X, 367).
Charles Haas estime que l’exanthème décrit est ­caractéristique de la variole par sa topographie au corps entier, par sa morphologie vésiculo-pustuleuse puis croûteuse, et par son évolution. Galien insiste à plusieurs reprises sur la couleur noirâtre des éléments cutanés, qui est bien due, comme il le supposait, à des extravasations sanguines intralésionnelles. Les autres signes tels que fièvre, diarrhée, inconfort gastrique, vomissements, fétidité de l’haleine, etc. se retrouvent dans les descriptions classiques de la maladie. « Tous ceux qui avaient des selles très noires sont morts », écrit Galien. On connaît, en effet, le pronostic particulièrement péjoratif des varioles hémorragiques. Quoique cette description de la peste antonine soit incomplète (parcellaire et diffuse, ajoutons-nous), elle permet d’identifier la variole, du fait notamment de l’excellente description de l’exanthème. La peste antonine fut donc, en Occident, la première épidémie de variole.

Un empereur qui meurt, l’autre qui fuit

Les co-empereurs vont devoir rentrer d’Aquilée à Rome, pour des raisons qui ne sont pas explicitées ; c’est Galien qui raconte (Sur ses propres livres III, 1-7 [éd. et trad. par V. Boudon-Millot], p. 141-142) : « J’atteignis donc Aquilée quand la peste s’abattit comme jamais encore auparavant, si bien que les empereurs prirent aussitôt la fuite pour Rome avec une poignée de soldats, tandis que nous, le grand nombre, nous eûmes peine, pendant longtemps à nous en tirer sains et saufs : les gens mouraient, pour la plupart, non seulement à cause de la peste mais aussi parce que cela se passait au cœur de l’hiver. Après que Lucius, sur le chemin du retour, eut quitté le monde des hommes, Antonin fit ­ramener son corps à Rome et procéder à son apothéose, avant de s’occuper de l’expédition contre les Germains. » Ce n’est sans doute pas trop s’aventurer que de dire que Lucius Verus était mort de l’épidémie, et que la circulation des troupes n’avait fait qu’aggraver la situation sanitaire.

La vengeance des dieux

Imaginons une fiction médico-historique expliquant l’arrêt de la catastrophe. Deux siècles plus tard, des ­récits mettent en cause, en effet, une responsabilité morale et une transgression coupable : des hommes auraient offensé les dieux, qui se seraient vengés. Le récit d’Ammien Marcellin (livre XXXII, VI, 23-24), dans le courant du IVe siècle, permet d’inventer une autre « suite et fin » de l’épidémie. Cet auteur du IVe siècle a l’occasion de rapporter la naissance de la maladie selon une conception très archaïque : tout aurait commencé à Séleucie, ravagée par les troupes mal contrôlées de Lucius Verus. Le temple d’Apollon est pris d’assaut, la statue du dieu prend le chemin de Rome, le bâtiment est fouillé, saccagé et pillé. Et au fond d’une sorte de crevasse qu’ils n’attendaient pas, les Romains enivrés par leur victoire et par leur désir tombent sur un petit sanctuaire chaldéen, qu’ils ravagent. La catastrophe est immédiate : « Labes primordialis exsiluit », labe : tache, souillure, ruine ; primordialis : d’une importance capitale ; exiluit : bondit (sur les hommes), se jeta (sur les hommes) ; « Contagiis polluebat et mortibus » (polluere : polluer, souiller). Bref, c’est une maladie qu’on ne sait pas soigner ou qui ne se soigne pas, incurable (VI insanabilium morborum) et qui se transmet par contage (contagiis : contagion par contact, cause matérielle de la contagion, contagiis polluebat et mortibus).
Un peu plus tard, on retrouve des accusations analogues dans l’Histoire Auguste, Vita Veri et Vita Marci. Dans la première (VIII 1), on crut que Verus avait ­apporté la pestilence (lues, pestilentia), étape après étape, sur le chemin de son retour en Occident, après qu’un soldat avide eut ouvert dans son temple la cassette d’or d’Apollon, laissant jaillir un souffle pestilentiel, spiritus pestilens. Dans la Vita Marci (XIII 3-6), la faute est rejetée sur Cassius, mais la pestilence est à nouveau présentée comme terriblement destructrice, Apollon et son fils Asclépios ne tolérant pas l’injure transgressive.

Une épidémie qui s’épuise faute de combattants ?

C’est ici que peut intervenir la fiction médico-historique : le désir de châtiment des deux grands dieux sanitaires s’est émoussé de lui-même, l’Apollon du IVe siècle n’est plus l’agressif dieu vengeur de l’Iliade.* Alors nous pouvons donner une autre cohésion à toute l’histoire, imaginer un châtiment immédiat de la part des dieux, une morbidité cataclysmique, une mortalité énorme : puisque la peste asiatique est avortée par le confinement de fait des troupes à Aquilée, les soldats épuisés ont ­apporté la mort à Rome, mais les troupes n’ont pas poursuivi leur marche vers le nord. La contagion a été stoppée par la mort cataclysmique dans l’armée, les survivants affaiblis n’ont pas pu continuer leur route, Marc Aurèle privé de son co-empereur a douté et fini par renoncer à la guerre ; et l’épidémie a cessé de progresser. Ainsi, cette catastrophe sanitaire aurait paradoxalement ­donné une plus longue survie de l’Empire.

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Permanence de l’histoire…

Aujourd’hui, devant cette nouvelle situation mortifère, ce n’est plus la faute de soldats pillards, c’est la faute des Chinois, proclame l’opinion générale ! C’est possible, la Chine ayant officiellement caché pendant des mois la réalité de son état sanitaire, et acceptant (en laissant circuler les siens) de faire courir au monde le risque d’une catastrophe, et l’opinion préférant rire des Chinois masqués qu’on pouvait voir photographiés dans les journaux ou en chair et en os dans nos rues. Aujourd’hui, on ne rit plus, mais l’ébranlement moral ne fait que ­commencer. Et Galien peut revenir sur scène. 

* Dans l’Iliade, Chrysès en appelle à la colère d’Apollon dont il est le prêtre car Agamemnon lui a enlevé sa fille. Immédiatement, le dieu par une volée de flèches empoisonnées envoie la peste sur l’armée grecque.

Références

1. Gourevitch D. Limos kai loimos: A Study of the Galenic Plague, Paris: De Boccard, coll. Pathographie (dir. Philippe Charlier), 2013.
2. Gourevitch D. et complément avec Philippe Charlier. Du nouveau sur la peste galénique. Rev Prat 2015;65:438-41.
3. Haas C. La peste antonine Bull. Acad Natle Med 2006;190(4-5):1093-8, séance du 30 mai 2006.
4. Boudon-Millot V. Les Anciens face à une maladie nouvelle : de la peste d’Athènes à la peste antonine: https://www.ens.psl.eu/actualites/les-anciens-face-une-maladie-nouvelle-de-la-peste-d-athenes-la-peste-antonine
5. Verbanck-Pierard A, Boudon-Millot V, Gourevitch D (sous la dir.) Au temps de Galien. Un médecin grec dans l’Empire romain. Mariemont : Somogy, Éditions d’art, Musée royal de Mariemont, 2018.

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