Les techniques d’assistance médicale à la procréation (anciennement PMA, regroupant notamment la fécondation in vitro [FIV] et l’insémination artificielle) ne sont pas sans risques, avec des complications rares et en général évitables avec une prise en charge adaptée :
- risque augmenté de grossesse extra-utérine ou multiple ;
- en cas de FIV : accidents dus à la ponction folliculaire, surrisque de fausses couches et légère augmentation pour l’enfant du risque de malformations, d’anomalies chromosomiques ou de pathologies génétiques ;
- insémination artificielle : accidents thromboemboliques et syndrome d’hyperstimulation ovarienne.
Quid du risque de cancer ? Si la conception par PMA est associée chez l’enfant à un risque accru de cancers pédiatriques selon une récente étude de cohorte, la question se pose aussi pour les mères. De fait, plusieurs publications suggèrent que les cancers hormonodépendants sont plus fréquents chez les femmes utilisant une PMA ou une induction simple de l’ovulation. En mai 2024, la Société américaine de médecine de la reproduction (ASRM) a publié des guidelines (présentées en encadré) sur le risque de contracter différents types de cancer en cas de prise d’un médicament utilisé pour traiter une infertilité féminine, dans le cadre d’une PMA (injections de gonadotrophines [hCG, FSH]) ou d’une induction simple de l’ovulation (cycles de prise orale de citrate de clomifène, qui n’est pas une PMA). Ces recos sont toutefois basées sur des preuves de faible qualité.
En 2024, la médecin spécialiste de la fertilité Héloïse Gronier a publié un état des connaissances sur les risques des cancers du sein, de l’ovaire et de l’endomètre après stimulation pour FIV. « Le processus de FIV en lui-même n’est pas considéré comme un facteur de risque majeur de cancer gynécologique, qu’il s’agisse du cancer du sein, de l’endomètre ou de l’ovaire », conclue-t-elle, tout en notant le besoin d’études prospectives sur le long terme sur le sujet.
Une vaste étude de cohorte australienne
Afin de consolider la littérature scientifique sur l’incidence de différents types de cancers chez les femmes suivant un traitement médical de l’infertilité, des chercheurs australiens ont réalisé une étude de cohorte rétrospective sur les patientes ayant eu recours à une PMA ou une induction simple de l’ovulation en Australie entre 1991 et 2018, et répertoriées par la Sécurité sociale australienne Medicare.
Trois types d’exposition ont défini trois cohortes : les femmes traitées dans le cadre d’une FIV (avec ou sans micromanipulation [injection intracytoplasmique de spermatozoïde, ou ICSI]), d’une insémination intra-utérine artificielle avec stimulation ovarienne (IAU), ou d’une induction simple de l’ovulation par citrate de clomifène (groupe clomifène). Les 3 cohortes n’étaient pas mutuellement exclusives, une femme pouvant avoir eu recours à plusieurs stratégies. L’inclusion a démarré, pour chaque femme incluse, lors de son premier traitement de l’infertilité connu, avec renseignement à ce moment de son âge, de l’année, et de son statut socioéconomique.
À l’issue d’un suivi jusqu’au décès ou au 31 décembre 2019, les chercheurs ont évalué le ratio d’incidence standardisé (RIS) – une mesure du risque relatif par rapport à la population générale féminine – des grands types de cancers dans chacune des 3 cohortes. Pour ce calcul, les taux d’incidence des cancers dans la population générale féminine ont été générés à partir de l’Australian cancer database. Pour chaque cancer, les différences de taux d’incidence entre la cohorte étudiée et l’ensemble des femmes australiennes (diff) étaient exprimées en nombre de cas supplémentaires par 100 000 personnes-années. RIS et diff sont donnés suivis de leurs intervalles de confiance à 95 %.
Des résultats variables par type de tumeur
Les résultats sont parus le 10 mars 2026 dans le JAMA Network Open. Un total de 417 984 femmes australiennes ont été exposées à un traitement de l’infertilité sur la période étudiée. Parmi elles, on compte :
- 274 676 personnes (65,7 %) ayant utilisé la FIV (âge médian [écart interquartile, ou ÉI] à l’inclusion dans la cohorte = 34 [31 - 38] ans ; suivi médian [ÉI] = 9,42 [5,08 - 15,42] ans) ;
- 120 739 personnes (28,9 %) ayant utilisé l’IAU (âge médian [ÉI] = 34 [30 - 38] ans ; suivi médian [ÉI] = 11,67 [6,25 - 18,42] ans) ;
- 175 510 personnes (42,0 %) ayant utilisé le clomifène (âge médian [ÉI] = 32 [28 - 36] ans ; suivi médian [ÉI] = 9,42 [5,42 - 13,58] ans).
Dans les différents groupes, les femmes avaient utilisé en médiane 2 traitements du même type pendant leur suivi. 79 % des femmes en parcours de PMA (FIV ou IAU) étaient nullipares à leur premier traitement, contre 69 % des femmes de la cohorte clomifène. La majorité des femmes sont entrées dans l’étude après 2000.
L’incidence globale des cancers invasifs était similaire entre chacune des 3 cohortes et la population générale, malgré un excès de cancers à la marge de la significativité dans le groupe clomifène (RIS = 1,04 [1,00 - 1,07] ; diff = + 8,61 cas/100 000 personnes-années [1,10 - 16,30]).
Les résultats par type de cancer étaient plus variables.
Cancers hormonodépendants
L’incidence du cancer du sein invasif était similaire entre les femmes traitées pour infertilité et la population générale, mais les cancers du sein in situ étaient significativement plus fréquents en cas de FIV (RIS = 1,24 [1,12 - 1,38] ; diff = + 3,94 cas/100 000 personnes-années [1,93 - 6,11]). Cet excès d’incidence, observé à partir de 6 ans post-inclusion, n’était pas fonction du nombre de cycles de traitements, de l’âge ou du nombre d’enfants.
Le cancer de l’utérus était plus fréquentqu’en population générale dans chacune des 3 cohortes :
- dans la FIV, RIS = 1,23 [1,12 - 1,34] et diff = + 2,91 cas/100 000 personnes-années [1,53 - 4,39] ;
- dans l’IAU, RIS = 1,32 [1,17 - 1,49] et diff = + 4,29 cas/100 000 personnes-années [2,25 - 6,54] ;
- avec clomifène, RIS = 1,83 [1,60 - 2,07] et diff = + 6,51 cas/100 000 personnes-années [4,76 - 8,43].
Cette augmentation était liée spécifiquement à l’excès des cancers de l’endomètre, et était maximale la 1re année après traitement, sans être fonction du nombre de traitements ou de l’âge. Dans le groupe clomifène, les femmes ayant eu des enfants avant traitement n’étaient pas à risque accru tandis que le risque était maximal pour les femmes de 18 - 35 ans, 1 an après traitement.
De même, le cancer de l’ovaire était significativement plus fréquent, mais seulement dans les cohortes de PMA (FIV et IAU), et dans des proportions moindres que pour le cancer de l’utérus. Son incidence était plus élevée après 6 traitements ou plus, dans l’année suivant un traitement, et chez les femmes nullipares.
Le cancer de la thyroïde était légèrement plus fréquent en cas d’exposition au clomifène (RIS = 1,19 [1,08 - 1,31]) que dans le reste de la population, uniquement chez les femmes ayant déjà eu des enfants et dans les 3 - 5 ans après le 1er traitement.
Les autres cancers génitaux dont les tumeurs trophoblastiques, ne différaient pas entre les groupes. Enfin, les mélanomes (invasifs comme in situ ) étaient significativement plus présents dans les 3 cohortes qu’en population générale, notamment chez les femmes ayant déjà eu des enfants – mais sans lien avec l’âge, le nombre de traitements ou le délai depuis le 1er traitement.
Autres cancers
Toutes les cohortes montraient une forte décroissance de l’incidence du cancer du col de l’utérus :
- dans la FIV, RIS = 0,61 [0,53 - 0,70], diff = - 4,60 cas/100 000 pers-années [- 5,52 ; - 3,58] ;
- dans l’IAU, RIS = 0,52 [0,42 - 0,63], diff = - 5,70 cas/100 000 pers-années [- 6,88 ; - 4,33] ;
- avec clomifène, RIS = 0,60 [0,50 - 0,72], diff = - 4,72 cas/100 000 pers-années [- 5,94 ; - 3,32].
Des résultats similaires étaient observés pour les 3 cohortes concernant la moindre incidence des cancers de la trachée ou bronchopulmonaires.
Pour les cancers anorectaux, hématologiques et du cerveau, les incidences étaient similaires entre les 3 cohortes et la population générale.
Les cancers de la peau hors mélanomes, rares, étaient significativement plus fréquents dans les 3 cohortes. Enfin, les cancers du pancréas, du rein et de la vessie étaient légèrement moins fréquents uniquement dans la cohorte FIV.
Qu’en retenir ?
Les auteurs en concluent avant tout que l’incidence globale des cancers est comparable entre la population générale féminine et les femmes ayant reçu un traitement contre l’infertilité. Si l’incidence de certains cancers apparaît significativement plus (ou moins) élevée dans une ou plusieurs stratégies de prise en charge de l’infertilité, le nombre de cas de cancers en excès (ou en moins) qui en résulte reste faible, n’excédant pas 5 - 10 cas/100 000 pers-années en plus ou en moins par type de cancer concerné.
Enfin, le surrisque de certains cancers (notamment mélanome, cancer du sein in situ, utérus/endomètre) s’accompagne du moindre risque d’autres tumeurs (notamment col de l’utérus, trachée ou bronchopulmonaire). « Ces données descriptives ne permettent pas d’établir un lien de causalité, mais peuvent servir de guide aux femmes et à leurs professionnels de santé. L’incidence accrue de certains cancers justifie une prise en charge des risques personnalisée et un suivi adapté », résument les chercheurs.
Les recommandations de la Société américaine de médecine de la reproduction sur le risque de différents cancers en lien avec la prise de médicaments de la fertilité féminine
- Cancer de l’ovaire :potentiel surrisque associé aux médicaments de la fertilité, d’ampleur probablement faible. Il pourrait être lié à une cause sous-jacente : endométriose, infertilité, nulliparité. (Niveau de preuve intermédiaire, niveau de recommandation faible/intermédiaire)
- Tumeurs borderline de l’ovaire :potentiel surrisque associé aux médicaments de la PMA. Il pourrait s’expliquer par l’infertilité ou la nulliparité sous-jacentes. (Niveau de preuve faible/intermédiaire, niveau de recommandation faible/intermédiaire)
- Cancer du sein : il ne semble pas y avoir de surrisque. Cependant, les cycles prolongés de prise de clomifène (> 10 cycles) doivent être évités. (Niveau de preuve intermédiaire, niveau de recommandation faible/intermédiaire)
- Cancers de l’utérus/l’endomètre : pas de preuve concluante de surrisque. Les facteurs de risque sous-jacents liés à l’infertilité sont plus susceptibles d’être associés au cancer de l’endomètre. (Niveau de preuve intermédiaire, niveau de recommandation intermédiaire)
- Cancer du col de l’utérus : pas de surrisque. (Niveau de preuve faible/intermédiaire, niveau de recommandation faible/intermédiaire)
- Cancer du côlon : pas de surrisque. (Niveau de preuve faible/intermédiaire, niveau de recommandation faible/intermédiaire)
- Cancer de la thyroïde :potentiel surrisque, notamment chez les femmes les plus exposées au clomifène. (Niveau de preuve faible, niveau de recommandation faible)
- Lymphome non hodgkinien : manque de données pour conclure. (Niveau de preuve faible, niveau de recommandation faible)
- Mélanome : manque de données pour conclure. (Niveau de preuve faible, niveau de recommandation faible)
D’après : Practice committee of the American society for reproductive medicine. Fertility drugs and cancer : A guideline. Fertil Steril 2024 ;122(3) :406 - 20.
Pour aller plus loin :
Roux C, Frontczak S, Briet M, et al. Item 39. Assistance médicale à la procréation : principaux aspects biologiques, médicaux et éthiques. Rev Prat 2022;72(6):667-8.
Martin Agudelo L. Enfants conçus par PMA : un risque accru de cancer ? Rev Prat (en ligne) 28 septembre 2022.
Martin Agudelo L. Les enfants nés par PMA vivront-ils moins vieux ? Rev Prat (en ligne) 4 janvier 2023.