Discours de Jean-François Mattei, président honoraire de l’Académie de médecine, membre de l’Institut, Académie des sciences morales et politiques, ancien ministre de la Santé, prononcé à l’occasion de l’édition 2021 du prix éditorial de la Presse et de l’Édition des professions de santé, le 17 novembre 2021*.

Depuis toujours, l’espèce humaine a éprouvé la tentation d’améliorer les qualités des êtres qui la composent pour les rendre plus per­formants. Toutes les mythologies nous le racontent, de Prométhée voulant faire de l’homme l’égal des dieux, à Gilgamesh en quête de l’immortalité. Dans son dernier livre intitulé Les Révolutions de la biologie et la condition humaine, Patrice Debré rapporte le rite par lequel l’anthropophagie poursuivait le dessein de se nourrir de celui qu’on sacrifiait afin d’en acquérir les qualités. Sans doute était-ce la première façon d’aller vers l’homme augmenté, désormais théorisé par le transhumanisme. Dans son ouvrage La Nouvelle Atlantide, en 1624, le philosophe britannique Francis Bacon précise le débat en dressant la liste des progrès attendus par l’homme : « prolonger la vie, guérir les maladies réputées incurables, amoindrir la douleur, augmenter la force de l’activité, transformer la stature et élever le cérébral (…) ». Cette longue liste permet de poursuivre ce vieux rêve de dépasser les limites de la condition de l’homme. Ce rêve est bien celui de l’homme augmenté.
Durant des siècles, les religions ont constitué l’encouragement principal à devenir meilleur et même à se dépasser sur le plan moral. Mais au XVIIIe siècle, les philosophies des Lumières ont ouvert une ère nouvelle en donnant le pouvoir à la science et à la raison pour proclamer, avec Rousseau, Condorcet et d’autres, que la « perfectibilité » de l’homme est infinie. Voltaire l’exprime à sa façon dans Le Monde comme il va : « Malgré l’opiniâtreté des hommes à louer l’antique aux dépens du moderne, il faut avouer qu’en tout genre, les premiers essais sont toujours les plus grossiers. » En proposant sa théorie de l’évolution des espèces par la sélection naturelle des meilleurs, Darwin a introduit l’idée que cette perfectibilité est d’abord de nature biologique. Des scientifiques, mais aussi des philosophes, ont continué de courir après cette idée. Julian Huxley parle de transhumanisme pour la première fois en 19571 (fig. 2) et ce thème devient très présent dans la littérature romanesque, y compris moderne. Depuis, l’idée se répand que l’homme serait en chemin vers un autre type d’humanité composée d’êtres humains augmentés. Pourtant, les idées du mouvement transhumaniste supposent une rupture pour les êtres humains que nous sommes, et les enjeux sont tels qu’ils imposent une réflexion.
D’autant qu’il faudrait éviter les erreurs du passé. Car, pour améliorer les qualités des êtres humains dans la société, deux stratégies de sélection et d’élimination ont été utilisées aussi loin que l’histoire nous permet de le vérifier, à savoir l’eugénisme et le génocide. À Sparte, mais pas seulement, à la naissance, le père reconnaissait les enfants destinés à vivre alors qu’il se détournait de ceux qui ne correspondaient pas à son attente. En Égypte, chez les pharaons, la recherche de la consanguinité poursuivait le but d’améliorer la descendance, à revers de ce que la génétique nous enseigne aujourd’hui. Enfin, pour ne conserver que la dite « race aryenne » jugée supérieure, l’extermination des juifs, des gitans, des homosexuels et des personnes handicapées a révélé à la face du monde l’inhumanité des stratégies génocidaires. Après Auschwitz, Hiroshima et le goulag, l’humanité de l’homme a pu être mise en doute. « Comment peut-on encore approuver un monde dans lequel est survenue la Shoah ? » demande la philosophe Hannah Arendt.2 Eugénisme et génocide ont été condamnés, mais on voit bien que la tentation persiste. Pour preuve, le développement des techniques du diagnostic prénatal et du diagnostic préimplantatoire qui rendent possible la sélection des enfants à naître et pose la question d’un eugénisme d’un nouveau type. Il ne s’agit plus d’un eugénisme politique mais d’un eugénisme libéral, selon l’expression du philosophe allemand Jürgen Habermas (fig. 3).3 Il en va de même avec le désir de connaître, par précaution, le séquençage de son propre génome avant toute procréation. Ces préoccupations, parmi d’autres, démontrent que le souci de l’amélioration de l’homme par l’homme est une constante du comportement humain.
Ce n’est pas surprenant car, si le propre de l’homme est de subir les évolutions qui s’imposent à lui, il est aussi de chercher à s’améliorer sans cesse. D’ailleurs, il y a longtemps que, délaissant le respect de la loi naturelle prônée par Aristote, la médecine a ouvert la voie. Elle l’a fait par exemple en mettant au monde par césarienne des bébés qui seraient morts lors d’un accouchement naturel. Elle l’a fait aussi en ramenant à la vie par des respirateurs et défibrillateurs des personnes que la mort naturelle s’apprêtait à emporter. Désormais, avec des moyens aussi inédits que puissants, des médicaments aux prothèses et des greffes aux implants, la médecine intervient et modifie l’état naturel, au point qu’il faut s’interroger sur son rôle dans le mouvement d’idées souhaitant l’avènement de l’homme augmenté. La médecine serait-elle l’alibi du transhumanisme et doit-elle accompagner ce mouvement ? Les avancées technologiques récentes posent la question avec de plus en plus d’insistance, au risque de bouleverser la médecine moderne.

La médecine moderne

Depuis son origine, la médecine s’est avant tout concentrée sur la notion de soins et le traitement des maladies. Mais en 1946, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) définissait la santé comme « un état de complet bien-être physique, mental et social qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Cette définition, qui confine à celle du bonheur, induit de nouveaux objectifs pour les politiques de santé car elle soutient l’évolution de la médecine moderne en mettant les nouvelles technologies à la disposition du mieux-être de l’homme pour le rendre plus heureux. La médecine s’ouvre donc à des champs d’intervention bien au-delà du soin clinique traditionnel.4

Dans le domaine de la santé publique

La médecine a déjà contribué à l’accroissement séculaire de la taille et à l’allongement de la durée de la vie grâce à une meilleure hygiène et une meilleure alimentation. Mais plus récemment, elle a amélioré les défenses immunitaires de l’être humain au moyen des vaccinations. Elle a permis la maîtrise de la procréation grâce à la contraception ou la procréation assistée. Elle s’est aussi impliquée dans la prévention du handicap et des maladies génétiques par le conseil génétique et le diagnostic prénatal. Elle s’est encore engagée dans le dépistage de certaines affections et la prévention en général, au regard, par exemple, de l’obésité et de la consommation de substances nocives pour la santé. Ces seules actions, bien au-delà de la médecine thérapeutique traditionnelle, peuvent modifier au cours du temps les caractéristiques physiques d’une population, par exemple une plus grande taille, la pyramide des âges, avec la longévité et le vieillissement, et même la démographie, avec la diminution du nombre d’enfants.

La médecine destinée aux sportifs

Elle aussi s’est appliquée à obtenir une plus grande résistance et de meilleures performances grâce à des méthodes adaptées aux connaissances plus fines de la psychologie, de l’anatomie et de la physiologie de l’être humain. D’ailleurs, la devise olympique n’est-elle pas « Plus vite, plus haut, plus fort » ? La médecine a également développé des champs médicaux dédiés à une meilleure adaptation de l’homme dans certains milieux extrêmes, tels que la médecine spatiale et la médecine océanographique, très éloignées de la notion de maladie mais rendant plus réelle l’idée de l’homme augmenté dans ses capacités.

La médecine de la personne

Elle a, quant à elle, commencé de se soucier d’obtenir un meilleur confort de la vie individuelle au quotidien. Cela concerne, par exemple, le sommeil, la mémoire, la nutrition, la sexualité ou le comportement. Toute une panoplie de molécules médicamenteuses est proposée pour améliorer telle ou telle difficulté comme le Prozac (fluoxétine), la Ritaline (méthylphénidate), le Viagra (sildénafil), parmi d’autres. Et que faut-il penser de la prescription d’hormone de croissance à des enfants simplement un peu plus petits que les autres, sachant que 40 % des prescriptions de cette hormone aux États-Unis se font hors indication médicale ? Il s’agit bien d’augmenter volontairement la taille d’une personne qui pourtant ne souffre d’aucune maladie mais souhaite peut-être devenir champion de basket-ball. C’est encore l’exemple d’Oscar Pistorius dont les prothèses de jambes lui ont permis de retrouver une mobilité normale, mais aussi d’accroître ses performances sportives jusqu’à l’autoriser à concourir avec des athlètes confirmés aux jeux Olympiques de Londres en 2012.

Révolution technologique et médecine moderne

Dans les faits, la révolution technologique encourage ces nouveaux objectifs de la médecine moderne en offrant à la médecine des perspectives jusque-là inédites.5
Les biotechnologies font appel aux cellules-souches capables de rajeunir tissus et organes, tandis que la génétique moléculaire ouvre des horizons insoupçonnés avec le génie génétique. L’intelligence artificielle offre désormais une capacité mémorielle quasi infinie et des possibilités de calcul monstrueuses qui augmentent les performances du cerveau humain. Quant aux neuro­sciences, elles commencent à pouvoir modifier le fonctionnement du cerveau lui-même. C’est un rêve bien présent en Chine de doter les bébés de « super­cerveaux » pour qu’ils deviennent des humains dotés d’une intelligence très supérieure. Pour cela, dans un laboratoire de génomique cognitive de Pékin, des géné­ticiens travaillent à séquencer le génome de milliers de personnes surdouées, ayant un quotient intellectuel supérieur à 160, afin de trouver les origines génétiques du « génie » humain.
En outre, toutes ces technologies peuvent se combiner entre elles pour permettre la création de prothèses, d’exosquelettes parfois commandés grâce à l’interface cerveau-machine qui transforme la pensée en action, mais aussi d’organes artificiels, de stimulateurs, de micro­puces électroniques ou d’implants cérébraux. Une telle révolution crée des possibilités inédites qu’on se prend à imaginer comme infinies.
D’autant que la thérapie génique, après avoir longtemps cherché la meilleure stratégie pour corriger les anomalies de tel ou tel gène, connaît depuis peu une nouvelle technique de génétique moléculaire appelée l’édition du génome, ou CRISPR-Cas9, qui bouleverse les méthodes habituelles. Pour faire simple, comme nous connaissons sur nos ordinateurs le couper-coller informatique, deux scientifiques (une Américaine et une Française) ont mis au point un couper-coller moléculaire. Autrement dit, il devient possible d’exciser un gène pathologique et de le remplacer par un gène normal pour guérir des maladies qui nous résistent encore.6 Les perspectives sont enthousiasmantes !

« En manipulant le vivant, il y a toujours un risque de dérives »

Mais avec la tentation du méliorisme pour l’homme, chacun comprend que si l’on peut remplacer un gène malade par un gène normal pour guérir, il devient tout aussi possible de remplacer un gène normal par un gène permettant de meilleures performances. L’amélioration génétique d’êtres humains pourrait alors nous faire entrer ouvertement dans l’ère du transhumanisme annoncé. Une étape serait franchie et l’intervention changerait de nature. En complète rupture avec la vocation médicale initiale, elle répondrait à la demande précise d’une amélioration « artificielle » au titre d’une prestation de service.
L’hypothèse est logique car il faut admettre que l’homme résiste difficilement à l’usage de sa propre science. Pour preuve, s’affranchissant de toutes les précautions jugées nécessaires par la communauté des chercheurs, un scientifique chinois a annoncé en novembre 2018, au Sommet mondial de l’édition du génome humain à Hong Kong, la naissance de deux jumellesdont il avait modifié le génome par l’introduction d’un gène de protection contre le virus du sida. Ce chercheur a certes été condamné en décembre 2019 pour avoir manqué aux règles éthiques élémentaires, mais il reste qu’un tel franchissement moral des limites fixées par les chercheurs eux-mêmes est tout aussi réel qu’inacceptable. D’autant que l’on sait maintenant que ces jumelles souffrent d’effets secondaires qui n’avaient pas été anticipés. À l’évidence, il ne s’agit plus d’essais sur l’homme mais de véritables « essais d’êtres humains modifiés » dont le succès ou l’échec se révèlerait au cours de la vie. Faut-il rappeler qu’en manipulant le vivant, il y a toujours un risque de dérives ?

Le champ des possibles apparaît sans limites

Car, si l’action des substances médicamenteuses est généralement maîtrisée et peut être suspendue à tout moment, la modification du génome est, a priori, définitive. Autrement dit, jusqu’où peut-on définitivement améliorer par une modification génétique les conditions de vie et les performances d’une personne saine ? Par exemple, serait-il acceptable d’améliorer génétiquement les défenses de l’organisme ? Serait-il acceptable d’améliorer génétiquement les performances de la mémoire simplement pour augmenter les capacités de sujets sains ? Serait-il légitime de chercher à améliorer géné­tiquement la qualité du sommeil ? Serait-il acceptable de chercher à modifier génétiquement le comportement de personnes pour les rendre plus dynamiques ou, à l’opposé, plus calmes ?
La question n’est pas aussi simple car le problème du dopage n’est jamais très loin quand il s’agit d’améliorer les performances. L’utilisation de l’érythropoïétine (EPO) pour améliorer la performance dans l’effort physique est interdite. Pourtant, ne provient-elle pas d’un simple glissement des pratiques : d’abord, pour les sportifs de haut niveau, des stages très officiels en altitude où l’oxygène est plus rare, ce qui, par compensation, augmente physiologiquement le nombre de globules rouges et donc l’oxygénation musculaire une fois revenus en plaine ; puis, sans avoir à se déplacer, le recours à l’autotransfusion ou aux caissons hyperbares pour un même résultat. Finalement, l’injection d’EPO qui règle la synthèse de la globine paraît encore plus simple, avant d’envisager l’étape définitive avec le transfert par génie génétique d’un gène performant de l’EPO chez le champion escompté. D’ailleurs, le skieur de fond finlandais Eero Mäntyranta, qui gagna sept médailles olympiques, produisait naturellement quelque 20 % de globules rouges supplémentaires en raison d’une mutation de son gène EPO. Depuis, l’analyse génétique de sportifs de haut niveau a pu identifier plusieurs dizaines de gènes sous forme d’allèles rares leur conférant des performances hors du commun. Cet exemple simple du recours à l’EPO illustre la réalité du problème : soit agir pour une période donnée par le biais d’une substance absorbée ou injectée pouvant se confondre avec une attitude thérapeutique, soit agir définitivement en modifiant le génome d’une personne. Mais, quand a-t-on franchi la limite ? Et d’ailleurs, quelle limite, si même il y en a une ?
La réponse ne va pas de soi car la médecine ayant progressivement étendu son domaine d’action au-delà du seul soin des malades pourrait donc intervenir pour améliorer telle ou telle qualité d’une personne. Après « l’homme réparé », on peut donc parler de « l’homme augmenté ». Il ne s’agit évidemment pas de renoncer à soigner en corrigeant les anomalies génétiques, mais les possibilités technologiques constituent le déclic qui permet aux tenants du transhumanisme de réaffirmer leur philosophie avec une crédibilité apparente et une stratégie identifiée afin de répondre aux tentations qui rôdent autour des humains que nous sommes (fig. 4).7 C’est la raison du débat actuel sur le transhumanisme.

L’actualité du transhumanisme

L’actualité de l’homme augmenté ou transhumanisme retient d’autant plus l’attention qu’elle s’inscrit dans un contexte historique sans précédent.8 Après la Seconde Guerre mondiale et ses atrocités, certains ont pensé que la raison et la science promises par les Lumières avaient trahi : la raison s’est perdue à Auschwitz et la science a permis Hiroshima. Et, puisque l’homme devait être considéré « comme mort », certains ont décidé d’écrire une nouvelle histoire. Il fallait commencer par faire table rase et déconstruire la pensée et les repères de l’homme comme de la société pour finir d’achever l’ancien monde. C’est ce qu’ont entrepris certains philosophes comme Derrida, le père de la déconstruction, et d’autres, en faisant tomber les frontières de toujours entre l’homme et la femme, l’humain et l’animal, le vivant et la machine, le corps et l’esprit. Après la déconstruction, reconstruire du nouveau pouvait alors paraître justifié. Or, préci­sément, le transhumanisme se propose de satisfaire les attentes d’une société en quête de nouvelles raisons d’espérer.
Ses partisans, réunis à Paris en 2014, jugent nécessaire d’améliorer la condition humaine grâce aux progrès de la science et de la technologie, et réaffirment leurs quatre principaux objectifs :
– améliorer l’être humain grâce aux nouvelles technologies ;
– soutenir les recherches dans la lutte contre les maladies, sur la réparation du corps humain, sur l’amélioration des capacités physiques et mentales ;
– lutter contre le vieillissement, considéré comme une maladie ;
– améliorer l’espèce humaine en prenant le contrôle aussi vite que possible de l’évolution de la vie qui, après quelques milliards d’années, va se poursuivre puisque l’être humain ne peut être considéré comme un être abouti.
Derrière certains objectifs parfaitement recevables tels que la lutte contre les maladies et la réparation du corps humain, cette approche rationaliste veut inaugurer une nouvelle période où l’homme devient une force capable de se transformer lui-même. Certains soutiennent même que l’amélioration biotechnologique de la nature humaine ne devrait pas seulement être permise mais devrait constituer une obligation morale dès lors qu’elle serait, pour les hommes, un bien obtenu en toute sécurité.
On comprend qu’une personne disposant de prothèses, parce qu’elle est diminuée dans ses capacités sensorielles, motrices ou cognitives, cherche à rester dans la normalité de l’être humain valide afin d’apparaître « semblable aux autres ». Mais il n’en va pas de même pour l’homme qui voudrait dépasser ce qui lui a été donné par la nature afin d’être plus performant. Cet homme pourrait vouloir améliorer ses capacités physiques et mentales en ajoutant à ses facultés celles que l’on peut envier à certains animaux. Par exemple, être sensible à certaines ondes sonores pour mieux se localiser comme les chauves-souris, ou disposer d’une vision nocturne. L’homme augmenté deviendrait alors un homme bionique ou un cyborg selon que l’augmentation de ses performances relèverait de processus biologiques ou mécaniques.
Si bien qu’entre les inquiets et les technoprophètes, l’unanimité est loin d’être faite car l’enjeu n’est rien moins que la nature humaine elle-même, qui pourrait se trouver menacée. Pour certains philosophes, l’humanité serait à un tournant radical de son histoire. Francis Fukuyama a ébauché ce que serait « la fin de l’homme » et l’avènement du « post-humain ».9 Quant à l’idéologie transhumaniste, elle s’inscrit dans la permanence des ambitions de l’homme de devenir l’homme-Dieu. Au fond, deux courants s’affrontent, les humanistes et les transhumanistes. Pour les premiers, la recherche doit se faire jusqu’à un certain seuil au-­delà duquel on n’aurait plus affaire à un être humain. Pour les seconds, ce seuil doit être franchi si l’on veut aller de l’avant.
Il faut donc discuter la légitimité éventuelle du transhumanisme. Certes, par analogie avec la chirurgie esthétique, on a vite fait de s’affranchir de tous ces dilemmes. Car si l’on remodèle le nez, les oreilles ou les seins d’une personne, ne procède-t-on pas, au sens strict du terme, à une « amélioration » de cette personne ? À tout le moins, de son pouvoir de séduction ? Après tout, ne s’agit-il pas du choix délibéré d’une personne qui souffre de l’image qu’elle pense offrir et qui veut en changer ? De quel droit pourrait-on s’opposer à son projet de faire remodeler son corps ? Et pourquoi alors ne pas réécrire son génome ?
On le vérifie, à la façon d’un leitmotiv lancinant, plus que jamais se pose la limite entre le normal et le pathologique, entre le possible et l’interdit. Autrement dit, la seule question qui vaille est celle de la légitimité d’une telle évolution, qui conduit finalement à dénaturer l’être humain que nous sommes.
D’autant que l’ambition ne s’arrête pas là. Anticipant les conquêtes technologiques, l’informaticien Ray Kurzweil, sorte de gourou du mouvement d’idées posthumanistes recruté chez Google, souhaite en finir avec cette humanité dont il juge qu’elle a fait assez de dégâts. Pour lui, le transhumanisme doit être l’origine du futur, il doit changer la vie, sélectionner les gamètes, sculpter les corps et les esprits, apprivoiser les gènes, remplacer les neurones, vivre des siècles, et ne connaître aucune limite en quoi que ce soit.10 Il place tous ses espoirs dans une intelligence artificielle toujours plus performante, capable de surpasser l’intelligence humaine, ce qui surviendrait, selon ses prévisions, vers 2045. En fait, le transhumain ne serait qu’un humain en transit vers d’autres horizons, post-humains ceux-là.

Les impasses du transhumanisme

Après cette analyse des objectifs de l’homme augmenté dans le fond comme dans la forme, et malgré les évolutions de la médecine qui peuvent parfois apparaître ambiguës, il me semble qu’on peut identifier au moins six impasses au cœur du transhumanisme.

La première impasse concerne le rôle trop exclusif attribué à nos gènes

En effet, le transhumanisme considère l’homme comme le pur produit de ses gènes. C’est pourquoi il estime suffisant de corriger ou remplacer les gènes jugés peu performants pour obtenir un être humain de qualité supérieure. Or les gènes sont loin d’avoir le rôle exclusif qu’on leur a longtemps prêté, puisqu’on sait maintenant que leur expression dépend pour une large part de l’ensemble fonctionnel du génome (gènes allèles, séquences jouxtes d’ADN non codant…) et de l’influence de son environnement qu’on appelle l’épigénétique. En outre, les transhumanistes semblent oublier un « détail » d’importance, à savoir que l’espèce humaine est la seule espèce à ne pas être exclusivement héréditaire. À sa naissance l’homme est « hominisé » du fait de son patrimoine génétique, mais il lui reste à « s’humaniser » au contact de ses semblables et de la culture dans laquelle il vit (fig. 5).11 Les quelques cas authentifiés d’enfants sauvages le démontrent : il s’agit bien de petits d’homme dans leur morphologie, mais ils n’ont acquis ni le langage, ni la marche, ni la gestuelle et le comportement d’êtres humains. L’homme est bien, à la fois, un produit de la nature et de la culture qui joue un rôle essentiel dans son accomplissement. Or il n’est pas question de culture dans le transhumanisme puisqu’il réduit la culture à la seule technologie. Malgré son importance, le gène ne fait pas tout, et le transhumanisme semble l’ignorer. Voilà un premier argument qui, à lui seul, pourrait convaincre que le transhumanisme n’est pas crédible et encore moins humain.

La deuxième impasse concerne les aspects économiques à l’origine d’inégalités

Car il faut, évidemment, s’intéresser au coût des technologies nécessaires à l’augmentation des capacités humaines. Par exemple, chacun peut s’accorder sur la nécessité de recourir à une rétine électronique pour soulager les personnes souffrant d’une maladie sévère de la vision car il s’agit d’une indication médicale. Et cela, quels que soient les coûts très élevés de tels traitements, qui seront assumés par la solidarité nationale car notre humanité est fondée, entre autres, sur les deux principes d’égalité et de solidarité. Pourtant, les difficultés de financement sont réelles et loin d’être réglées pour de nouveaux médicaments de plus en plus nombreux et onéreux contre le cancer et d’autres indications médicales indiscutables. Qu’en serait-il alors des demandes correspondant aux désirs individuels d’être « augmenté », par exemple pour voir la nuit, ou posséder une meilleure mémoire ? La solidarité nationale ne pouvant prendre en charge ce type d’indications qui ne sont pas des besoins avérés, seuls les « plus nantis » pourraient se payer les améliorations qu’ils souhaitent. Le résultat aurait pour effet de créer de nouvelles « classes sociales » fonction de la capacité financière des uns et des autres : les riches s’offrant les services permettant d’augmenter leurs performances et les moins bien nantis demeurant rivés à leurs limites. Il en résulterait une caste de transhumains à la puissance toujours croissante et une autre « d’humains d’un autre âge », soumis aux maladies, au vieillissement et enfermés dans leurs déterminismes. Une telle situation mettrait un terme à la solidarité, à l’égalité des droits, elle est donc incompatible avec la démocratie (fig. 6).12 Questionné sur le devenir des milliards d’humains qui ne pourraient pas se payer les modifications génétiques utiles pour devenir performants et survivre, Hans Moravec, gourou du transhumanisme dans la Silicon Valley, a une réponse édifiante : « Où est le problème ? Les tyrannosaures ont bien disparu… »13 Il laisse entendre ainsi que les pauvres et les plus fragiles sont destinés à disparaître, car incapables de se défendre ! Au sens plein du terme, il s’agit d’un véritable totalitarisme politico-biologique qui est l’expression extrême de ce que Michel Foucault appelle « le biopouvoir ». En somme l’humanité serait en guerre contre elle-même. Une sorte de génocide passif.

Refus paradoxal d’accepter la moindre fragilité chez l’humain, selon une conception élitiste et narcissique

N’est-ce pas, pourtant, la fragilité qui éveille le besoin de se tourner vers l’autre, soit pour demander de l’aide, soit pour lui en apporter ; pour recevoir et donner selon l’échange théorisé par Marcel Mauss, avec le don et le contre-don ? La vulnérabilité de tel ou telle à un moment donné de sa vie semble nécessaire, pour le maintien de la cohésion et du lien social. Inversement, être fort et n’avoir besoin de personne conduit à se passer des autres dans un splendide isolement. Dès lors, « les autres » deviennent inutiles alors qu’ils sont pourtant indis­pensables pour réaliser notre condition humaine car « l’homme est un animal social ». Décidément, la négation du lien social par le transhumanisme n’est pas compatible avec la réalité des hommes.

Dans la logique, le transhumanisme conduit au posthumanisme

Dans toute cette démarche, de l’homme amélioré à l’homme transformé, où serait la frontière marquant la perte de notre propre nature ? Cela mérite de regarder la question du posthumanisme d’un peu plus près. À commencer par la quête de l’immortalité, qui semble constituer son Graal ultime. Pour les posthumanistes, la mort est une erreur qui doit être corrigée, car il n’est pas besoin de la mort pour être vivant. Le moins qu’on puisse dire est que cet idéal d’immortalité ne va pas de soi pour une société qui se veut pleinement humaine. Pour une raison triviale d’encombrement planétaire, l’immortalité interdirait toute procréation sauf pour compenser les morts accidentelles. De ce fait, plus d’enfants, plus de nouveaux visages à découvrir ni de diversités pour se réjouir, pas de renouvellement, mais seulement l’uniformité au fil d’un temps immobile qui perdrait toute signification. Quel pourrait être le sens de cette immortelle vie doublée d’un éternel ennui dans lequel le besoin d’espérance est remplacé par le seul instinct de conservation ? Même si, d’évidence, les effets du vieillissement doivent être médicalement combattus, la fin de la mort ne répond pas aux aspirations humaines, à l’émotion qui anime et à la nécessaire attente du lendemain, car n’est-ce pas la mort qui donne tout son sens à la vie ?

Renoncer au corps ?

À ce point, la cinquième impasse s’impose, car pour faire bonne mesure, dans la logique posthumaniste, il conviendrait de migrer de notre enveloppe biologique vers un monde totalement digital où notre cerveau serait téléchargé sur un disque dur rendant possible l’abandon de notre corps devenu inutile. Le posthumain renoncerait ainsi aux pouvoirs de son corps, celui de plaire, de séduire, de désirer et d’aimer, accréditant l’idée que les posthumanistes détestent la chair. Je ne crois pas qu’il soit si naturel et facile de renoncer au plaisir de concevoir des enfants, d’apprendre pour savoir, de peiner pour éprouver la fierté de réussir, de supprimer le plaisir d’une gourmandise partagée et d’un cadeau offert ou reçu avec le sourire. Au fond, le posthumain aurait abandonné le besoin de découvrir d’autres visages et de s’y arrêter le temps de la découverte. Il aurait décidé d’abandonner les sensations de son corps fourbu et heureux de l’effort accompli, de même que toutes les expressions du corps qui traduisent nos états d’âme. Mais il est vrai que, de l’âme, il n’est plus question. Bref, que resterait-il de cette humanité étonnante par les sursauts des corps et des esprits unis dans un même élan qu’elle nous offre si souvent ? Je ne suis donc pas certain que l’homme soit prêt à renoncer à ce corps qu’il traîne parfois, c’est vrai, avec difficultés et souffrances, mais qui lui occasionne aussi tant de joies et de plaisirs. L’abandon de son corps par l’homme n’est tout simplement pas compatible avec l’idée d’humanité car l’esprit et le corps y sont consubstantiels.

La sixième impasse vient de la primauté absolue des technologies érigées en mode de pensée

Car, pour parvenir à ce paradis posthumaniste auquel conduit le transhumanisme, il faudrait s’en remettre aveuglément aux sciences et aux technologies qui prendraient le contrôle de l’évolution de l’homme en procédant par tâtonnements. Une expérimentation permanente par des essais d’hommes dont on ne garderait que les meilleurs sans dire ce que deviendraient les autres. Suppression de toute liberté, voilà ce que le posthumanisme qualifie de contrôle de l’évolution. Chacun peut comprendre que le respect de la dignité et de la liberté des personnes n’est au programme ni du transhumanisme ni du posthumanisme. C’est parce que nous sommes, tout ou partie, le fruit du hasard que nous sommes libres. Dès lors que nous serions construits ou manipulés selon une volonté extérieure, il nous faudrait répondre à ce plan et nous ne serions plus libres d’être et de choisir. Les débats sur le clonage reproductif l’ont bien montré.

Veiller à servir l’homme sans l’asservir

S’il n’est pas question de renoncer aux techniques nouvelles, ces dernières doivent être considérées comme des moyens, et seulement des moyens, auxquels on doit recourir pour servir l’homme et non pour l’asservir. Chacun le sait, ce n’est pas la connaissance qui est dangereuse mais l’usage qu’on en fait. Il me semble donc que pour ne rien céder aux technoprophètes, il faut se méfier des idéologies clandestines qui s’accrochent toujours aux progrès. L’essentiel étant d’œuvrer pour donner du sens à la vie, redéfinir la notion d’idéal humain et rappeler les valeurs qui nous élèvent. Francis Fukuyama, en 1992 puis en 2004, caractérisait le transhumanisme comme l’idée la plus dangereuse de l’histoire de l’humanité (fig. 7).14 Reste au fond la grande question de la finalité qui nous conduit à nous interroger : « Qu’allons-nous faire de nous ? »
Le transhumanisme, et c’est l’intérêt qu’il faut lui reconnaître, nous met donc en demeure de penser différemment, de nous ressaisir, de nous remettre en question et de prendre notre destin en main.
Si nous restons attachés à notre humanité, il nous faut donc bien considérer les conséquences du trans­humanisme, réexaminer le rôle joué par la médecine et faire la part des choses afin de penser et refonder un nouvel humanisme en recourant à l’éthique. Il me semble que c’est la seule réponse possible. 

* NDLR La Revue du Praticien comptait parmi les lauréats de cette édition, pour l’article de Bernard Milleron, « Comment dépister les cancers du poumon, et avec quels résultats ? Un niveau de preuve élevé en faveur du scanner faible dose » (Rev Prat 2020;70:859-62).

Références

1. Huxley J. New bottles for new wines. 1re éd. Londres : Chatto & Windus ; 1957.
2. Arendt H. Entretien avec Susan Neiman : La théodicée la plus radicale du XXe siècle. Philosophie magazine 2016 ; hors-série n° 28.
3. Habermas J. L’avenir de la nature humaine. Vers un eugénisme libéral ? 1ère éd. Paris : tel Gallimard ; 2015. (Traduit de l’allemand par Christian Bouchindhomme).
4. Dreux C, Mattei JF. Santé, égalité, solidarité : Des propositions pour humaniser la santé. Paris : Springer-Verlag ; 2011.
5. Mattei JF. Santé : le grand bouleversement. Paris : Les Liens qui libèrent ; 2020.
6. Charpentier E, Doudna JA. Biotechnology: rewriting a genome. Nature 2013;495:50-1.
7. Mattei JF. Questions de conscience, de la génétique au posthumanisme. Paris : Les Liens qui libèrent ; 2017.
8. Damour F. La tentation du transhumanisme. Paris : Salvator ; 2015.
9. Fukuyama F. La Fin de l’histoire et le dernier homme. Paris : Flammarion ; 1993.
10. Kurzweil R. The Singularity is near: when human transcend biology. New-York:Viking Press ; 2005. (Traduction de JD Vincent dans la Pensée de Midi, 2010/1, n° 30).
11. Morin E. Le Paradigme perdu : la nature humaine. Paris : Le Seuil ;1973.
12. Mattei JF. Le posthumanisme est-il compatible avec la démocratie ? Dans : Delsol C, De Ligio G. La Démocratie dans l’adversité. Paris : Les Éditions du Cerf ; 2019. P. 167-78.
13. Moravec H. When will computer hardware match the human brain? Journal of Transhumanism 1998, vol. 1.
14. Fukuyama F. La Fin de l’homme. Paris : La Table ronde ; 2002.

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