L’âge seul ne provoque pas de troubles du sommeil, mais il est important de comprendre les changements physiologiques qui surviennent avec l’âge et qui, associés à des ­comorbidités et/ou à des facteurs iatro­géniques, peuvent perturber le sommeil des personnes âgées. Bien que cela ne soit pas une conséquence du vieillissement physiologique, les personnes âgées sont plus sujettes aux troubles du sommeil que les personnes plus jeunes.

Épidémiologie et caractéristiques du sommeil physiologique de la personne âgée 

Étant donné qu’environ 50 % des personnes âgées se plaignent de difficultés à s’endormir ou à rester endormies1 et que les troubles du sommeil sont associés à une mauvaise santé et à une mauvaise qualité de vie, la prise en charge des troubles du sommeil chez les personnes âgées est un sujet de grand intérêt pour la santé publique. Avec l’âge, plusieurs changements physiologiques affectent le sommeil, en particulier les systèmes de régulation du sommeil et les synchroniseurs externes.

l’organisation du sommeil change avec l’âge

Le cycle veille-sommeil est avancé : les heures de coucher et de réveil sont plus précoces.

La durée totale du sommeil sur une ­période de vingt-quatre heures reste largement inchangée : entre cinq et sept heures pour la plupart des individus.

Cependant, la répartition du temps de sommeil est modifiée : le sommeil devient polyphasique, avec des réveils nocturnes plus fréquents et l’apparition de temps de sommeil pendant la journée (siestes).

Par ailleurs, le temps total de sommeil nocturne est réduit, en dépit d’un temps passé au lit inchangé. Les personnes âgées ont tendance à rester éveillées plus longtemps dans leur lit, ce qui entraîne une diminution de l’efficacité du sommeil.Le sommeil nocturne devient moins stable avec l’âge, plus fragmenté par des microréveils et des réveils, avec moins de cycles de sommeil et une répartition qualitative différente : augmentation du sommeil lent léger et diminution du sommeil lent profond.2

Changements dans les synchroniseurs externes avec l’âge

Les changements de mode de vie ont un impact d’autant plus significatif sur le sommeil à mesure que nous vieillissons (tableau). Dans la pratique, il ne s’agit pas d’une diminution du besoin de sommeil, mais d’une altération de la capacité à dormir. Malgré ces changements physio­logiques du sommeil, les personnes âgées en bonne santé (sans polymédication, comorbidités multiples ni troubles intrinsèques du sommeil) se plaignent peu ou pas de leur sommeil, probablement du fait d’un mécanisme d’adaptation.1,2  Celles qui se plaignent de leur sommeil sont principalement des personnes âgées ayant des comorbidités médicales/psychiatriques, sous polymédication, souvent avec des causes multifactorielles et des facteurs environnementaux associés.

Particularités chez les patients gériatriques : comorbidités et iatrogénie 

Les personnes âgées qui vieillissent bien subissent des changements physiologiques dans leur sommeil, mais celles qui se trouvent dans une situation pathologique dite « gériatrique » sont susceptibles de développer des troubles du sommeil.

Un sujet « gériatrique » est une personne âgée ayant plusieurs pathologies chroniques actives stabilisées au prix d’une polymédication, avec un risque élevé de décompensation multiple, et répondant à divers critères de fragilité et/ou de syndromes gériatriques. Ces pathologies doivent également être prises en compte dans l’aspect pathologique du vieillissement du sommeil. Certaines pathologies peuvent altérer significativement le sommeil : troubles neurocognitifs, maladie de Parkinson, troubles de l’humeur, ­douleurs et troubles ostéoarticulaires, ­insuffisance cardiaque, maladies pulmonaires, troubles urinaires et digestifs, ­iatrogénie. Ces affections doivent être prises en compte à la fois lors de l’étude du sommeil du patient et lors de la prise en charge globale. Tous les facteurs susceptibles de perturber le sommeil chez les personnes âgées (retentissements des changements environnementaux, maladies chroniques et effets iatrogéniques sur le sommeil) sont résumés dans le tableau.

Quelle prise en charge ? 

La détermination du type de trouble du sommeil, des autres symptômes, des ­comorbidités, des médicaments potentiellement impliqués et des facteurs psycho­sociaux et environnementaux est un élément clé de l’évaluation et de la prise en charge. Concernant le choix de l’option théra­peutique, il est vivement recommandé d’adopter une approche décisionnelle partagée : les options diagnostiques et thérapeutiques doivent être présentées par le médecin et discutées avec le patient.

Gestion des comorbidités impactant le sommeil

Les comorbidités pouvant affecter le sommeil doivent être prises en charge. Quelques exemples sont ici listés.

Dépression 

Il convient de rechercher les signes de ­dépression, son impact sur le sommeil et de procéder à une réévaluation des ­médicaments psychotropes, si nécessaire. En effet, les antidépresseurs sti­mulants ou sédatifs, les benzodiazépines et les hypnotiques peuvent altérer le sommeil et provoquer des effets indésirables – tels que des chutes chez la personne âgée – s’ils sont mal utilisés, pris sur des ­périodes prolongées (surconsommation) ou en automédication.

Douleur

La douleur peut perturber le sommeil en raison de ses paroxysmes nocturnes et matinaux.

Insuffisance cardiaque

Les symptômes nocturnes de l’insuffisance cardiaque, tels que l’orthopnée et la dyspnée paroxystique nocturne, peuvent provoquer ou exacerber les troubles du sommeil. L’optimisation de la prise en charge de l’insuffisance cardiaque peut avoir un impact positif sur la qualité du sommeil. Le diagnostic et le traitement des troubles du sommeil sous-jacents (en particulier le syndrome d’apnées/hypopnées obstructives du sommeil ([SAHOS, encadré]) doivent également être pris en considération. Enfin, il est recommandé d’ajuster les horaires d’administration des diurétiques en tenant compte de leur demi-vie afin d’éviter la nycturie.

Troubles urinaires et digestifs

Les femmes âgées sont davantage sujettes à l’incontinence urinaire, ce qui peut contribuer à l’inconfort nocturne (literie souillée), aux réveils avec un besoin ­urgent et à une restriction inappropriée et auto-­infligée de la consommation de liquides. Les hommes âgés sont fréquemment ­touchés par des maladies de la prostate, caractérisées par l’apparition et la per­sistance d’une nycturie, qui se manifeste par de multiples réveils nocturnes. En cas de nycturie (plus de deux fois par nuit), il est important d’envisager la possibilité d’un syndrome d’apnées du sommeil associé. Les irritations digestives accompagnées de brûlures d’estomac ou même de reflux, qui surviennent souvent la nuit, peuvent aussi affecter la qualité du sommeil.

Approche non pharmacologique

Délivrer des conseils pour une bonne hygiène du sommeil et proposer une thérapie cognitivo-comportementale sont les deux premières mesures à mettre en place.

Hygiène du sommeil

Délivrer de conseils à donner sont les suivants :

  • avoir des horaires réguliers de coucher et de lever ;
  • retarder l’heure du coucher ;
  • s’exposer à la lumière dans la journée ;
  • pratiquer une activité physique modérée adaptée à l’état de santé ;
  • limiter les siestes ;
  • réguler la température ambiante ;
  • favoriser une faible luminosité et un niveau sonore bas dans la chambre ;
  • avoir un lit le plus confortable possible ;
  • éviter la consommation de caféine, d’alcool et de nicotine.

Thérapie cognitivo-comportementale pour l’insomnie

La thérapie cognitivo-comportementale de l’insomnie (TCC-I) généralement proposée comprend une psychoéducation (y compris l’hygiène du sommeil), une relaxation, une restriction du sommeil, un contrôle des stimuli et plusieurs stratégies thérapeutiques cognitives. Son effi­cacité est supérieure à celle des hypnotiques à long terme.4,5

La TCC-I peut être proposée sous forme de thérapie individuelle ou de groupe (en face à face) ou sous forme de thérapie ­numérique, alors dispensée en ligne (par exemple : https ://www.therasomnia.com, outil validé scientifiquement mais non pris en charge par l’Assurance maladie).6

Traitements pharmacologiques (à utiliser avec prudence)

Les traitements médicamenteux sont à utiliser avec prudence. En effet, il convient de privilégier la prise en charge non pharmacologique avant toute instauration d’un traitement médicamenteux indiqué dans l’insomnie chronique.5,7

Benzodiazépines et agonistes des récepteurs benzodiazépiniques

Ils sont connus pour avoir un risque accru de dépendance, de chutes et de syndrome confusionnel nocturne, et d’insomnie de ­rebond lors du sevrage. Il est donc nécessaire de les réserver aux situations ponctuelles, à faible dose et pour des cures de courte durée (moins de quatre semaines).5

Antagoniste des récepteurs de l’orexine

La durée du traitement par daridorexant doit être aussi courte que possible, et sa prescription doit être réévaluée dans les trois mois après initiation, puis périodiquement.

Antidépresseurs sédatifs à faible dose

Ils peuvent être utiles s’il existe une comorbidité dépressive associée.

Mélatonine

Elle est surtout utile en cas de troubles du rythme circadien (avance de phase) mais son efficacité est limitée sur l’insomnie. La mélatonine (à libération rapide, en vente libre ou sur ordonnance) n’est généralement pas efficace dans le traitement de l’insomnie, si aucun facteur circadien n’est impliqué.

Le traitement à long terme de l’insomnie avec la mélatonine à libération prolongée (chez les patients âgés de plus de 55 ans) pendant une période pouvant aller jusqu’à trois mois peut s’avérer efficace dans certains cas.

Toutefois, une mise en garde est essentielle concernant la mélatonine : elle est fabriquée par des sources très différentes et est distribuée par divers canaux, tels que les supermarchés, internet, les pharmacies et les parapharmacies ; cela induit une variabilité dans la qualité pharmacologique. Les patients doivent donc se procurer la mélatonine uniquement dans des pharmacies agréées ou sur ordonnance du médecin.

Antihistaminiques

En raison de preuves insuffisantes et de risques potentiels, les antihistaminiques ne sont pas recommandés dans le traitement de l’insomnie.

Antipsychotiques

Il n’existe pas de recommandation concernant l’utilisation des antipsychotiques (y compris la quétiapine) dans le traitement de l’insomnie sans comorbidités, que ce soit à court ou à long terme.

Phytothérapie

En l’absence de données suffisantes, les produits à base de plantes médicinales, ou phytothérapeutiques (valériane, camomille, autres), ne peuvent être ­recommandés pour le traitement de  ­l’insomnie, que ce soit à court ou à long terme.

Ce qu’il ne faut pas faire

Il n’est pas recommandé de prescrire des hypnotiques, ni d’emblée ni au long cours.

Il convient de ne pas négliger la prise en charge des comorbidités associées (douleurs, dépression, apnées du sommeil, syndrome des jambes sans repos…).

Enfin, il ne faut pas ignorer l’impact des médicaments sur le sommeil (bêtabloquants, corticoïdes…). 

Encadre

Syndrome d’apnées/hypopnées obstructives du sommeil

Épidémiologie et facteurs de risque

  • La prévalence augmente avec l’âge : dans l’étude suisse HypnoLaus, le syndrome d’apnées obstructives du sommeil (SAHOS) modéré à sévère était plus fréquent chez les participants âgés (48,7 % chez les 60 ans et plus) que chez les plus jeunes (26,8 % chez les moins de 60 ans).
  • Les facteurs de risque sont anatomiques (obésité [mais moins vrai chez les personnes âgées], tour de cou élevé, hypertrophie des amygdales/luette, rétrognathie), mais aussi l’âge, le tabagisme, la consommation d’alcool et de sédatifs (effet myorelaxant), l’hypothyroïdie, l’hypertension artérielle, le diabète et le syndrome métabolique. Après la ménopause, les femmes sont autant concernées que les hommes.

Diagnostic

  • Les signes d’appel sont nombreux : somnolence diurne, ronflements, pauses respiratoires nocturnes, fatigue, céphalée matinale, nycturie, troubles de la concentration. Le questionnaire de dépistage STOP-BANG (snoring [ronflements], tired [fatigue], observed [observé], pressure [pression artérielle], BMI [IMC], age [âge], neck size [taille de tour de cou], gender [sexe]) est peu sensible chez les personnes âgées.
  • Toute suspicion diagnostique doit être confirmée par un enregistrement nocturne : polygraphie ventilatoire (examen simple ne recherchant que le SAHOS) ou polysomnographie nocturne (examen complet recherchant toute pathologie du sommeil, mais chronophage et moins accessible que la polygraphie).

Traitement

  • La pression positive continue (PPC) est le traitement de référence efficace sur la symptomatologie mais dont l’observance est parfois difficile (que ce soit chez les adultes jeunes ou âgés), nécessitant un suivi et une prise en charge de l’inconfort et des effets indésirables avec ajustement des modèles de masque et du réglage de la PPC. Il convient d’anticiper sa faisabilité, notamment chez les personnes âgées dépendantes et/ou ayant des troubles du comportement (l’idéal est de porter le masque tous les soirs et durant toute la nuit).
  • L’orthèse d’avancée mandibulaire constitue le traitement de première intention dans le traitement du SAHOS obstructif modéré (indice d’apnée-hypopnée entre 15 et 30/h) en l’absence de comorbidité cardiovasculaire grave associée. Il s’agit du traitement de deuxième intention en cas de SAHOS obstructif sévère s’il y a un refus ou une intolérance à la PPC. Les conditions préalables sont un état buccodentaire satisfaisant et un suivi dentaire spécialisé.
  • Des mesures d’hygiène doivent être associées : perte de poids (avec précaution pour les personnes âgées en raison du risque de dénutrition), arrêt du tabac et/ou de l’alcool, correction des troubles nasaux éventuels.
Encadre

Que dire à vos patients ?

Le sommeil change avec l’avancée en âge, mais les troubles du sommeil ne sont pas une fatalité. Une bonne hygiène de sommeil, un environnement adapté et une bonne prise en charge de vos maladies peuvent améliorer la qualité du sommeil.

Pour un sommeil de qualité, il convient de :

  • maintenir des horaires réguliers de coucher et de lever ;
  • limiter les siestes à  trente minutes maximum avant 15 h ;
  • éviter les excitants (café, alcool, tabac) après 17 h ;
  • privilégier une activité physique modérée, adaptée à votre état de santé en journée et une exposition à la lumière naturelle ;
  • aménager la chambre à coucher (température, obscurité, calme).

En cas de troubles du sommeil, certaines ressources peuvent être utiles :

Références
1. Crowley K. Sleep and sleep disorders in older adults. Neuropsychol Rev 2011;21(1):41-53.
2. Ohayon MM, Carskadon MA, Guilleminault C, et al. Meta-analysis of quantitative sleep parameters from childhood to old age in healthy individuals: Developing normative sleep values across the human lifespan. Sleep 2004;27(7):1255-73.
3. Kinugawa-Bourron K. Le sommeil chez la personne âgée : modifications physiologiques et pathologies. Repères en gériatrie 2019;176:126-32.
4. Sivertsen B, Omvik S, Pallesen S, et al. Cognitive behavioral therapy vs zopiclone for treatment of chronic primary insomnia in older adults: A randomized clinical trial. JAMA 2006;295(24):2851-8.
5. Riemann D, Espie CA, Altena E, et al. The European insomnia guideline: An update on the diagnosis and treatment of insomnia 2023. J Sleep Res 2023;32(6):e14035.
6. Lopez R, Evangelista E, Barateau L, et al. French language online cognitive behavioral therapy for insomnia disorder: A randomized controlled trial. Front Neurol 2019;10:1273.
7. Schroeck JL, Ford J, Conway EL, et al. Review of safety and efficacy of sleep medicines in older adults. Clin Ther 2016;38(11):2340-72.

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essentiel

Le vieillissement physiologique du sommeil est caractérisé par l’avance de phase, un sommeil polyphasique sur les vingt-quatre heures et fragmenté la nuit.

Les plaintes chez la personne âgée sont multifactorielles : comorbidités, iatrogénie, environnement, pathologies intrinsèques du sommeil.

La prise en charge non pharmacologique (hygiène du sommeil, TCC de l’insomnie) est la première ligne de traitement.

Les hypnotiques sont à éviter en raison du risque de chutes et de syndrome confusionnel.

Le SAHOS est fréquent. Il n’est cependant à rechercher que si son traitement est envisageable.