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Extraire un calcul vésical par incision de la vessie (opération de la taille) était extrêmement risqué. Le patient semble ici avoir survécu, d’où cet ex-voto qui précède seulement de quelques années l’invention de la lithotritie …

Un ex-voto alsacien de 1810*, conservé à l’ermitage de Saint- Florent à Oberhaslach montre chastement un malade étendu sur un matelas lui-même posé sur une table, sous la protection de saint Florent dont la main gauche laisse passer des rayons de bénédiction. Le saint et sa gloire occupent, comme c’est l’usage, le haut du tableau, mais le domaine du sacré n’est pas nettement séparé du domaine du profane, le décor de la chambre d’opération n’étant qu’à peine suggéré.

La famille

À la tête du lit de fortune, trois jeunes gens en rang d’oignons, en tenue bourgeoise, prient, les mains jointes ; au pied prient aussi, avec concentration, le regard tourné vers le saint évêque, une dame et sa fillette, jolie tache de couleur avec son tablier rouge, qui rappelle le gilet rouge de l’un des praticiens. L’intervention est aussi une affaire de famille.
Ces cinq personnages forment en effet très certainement la famille du malheureux héros, probablement de Sélestat, Selestadtie, à une cinquantaine de kilomètres, et d’où l’on venait effectivement prier saint Florent.

Le malade

Le sujet opéré semble plutôt maigre, maintenu étendu de tout son long, bras et jambes écartés, sur un matelas rayé ; il porte sur le bas du corps une sorte de pyjama rosâtre, sur le haut une chemise blanche au col entrouvert et sur la tête un bonnet de coton, la tête et les épaules légèrement surélevées par quelque chose de glissé entre la table et le matelas ; il est conscient et regarde, vers le haut à gauche, saint Florent plutôt que son principal bourreau.

Le « chirurgien » et ses aides

Six hommes (dont aucun ne porte la perruque, mais qui sont en culotte et bas blancs) s’affairent sur son corps non anesthésié, dont on ne voit ni l’abdomen ni les cuisses, par groupe de deux, tous en habit bourgeois. Ceux de la tête du lit tiennent ses mains et lui écartent largement les bras ; ceux du pied maintiennent ses chevilles pour qu’il garde les jambes suffisamment écartées, permettant au troisième duo de travailler. Tous deux ont laissé tomber la veste, ont retroussé les manches de leurs chemises et se penchent sur le bas-ventre invisible ; celui qu’on voit de face, front chauve et cheveux gris, rapproche ses deux mains en un geste qu’on imagine plein d’expérience mais qu’on ne voit pas précisément.
Sur une petite table basse à pieds arqués sont rangés quelques objets difficilement reconnaissables, sauf peut-être une sorte d’étui rouge et noir pourvu d’un cordon, une bande de linge blanc, et des instruments métalliques, qui brillent.
Que se passe-t-il ? Il nous semble hors de doute qu’il s’agit d’une opération de la pierre, comme nous en avons vu une à Martigues, datant de 1840, et que nous avions rapprochée d’un tableautin marseillais de 1858 ;3 ce qui frappe dans la comparaison, c’est qu’on constate dans les deux régions la même dramatisation familiale, mais avec une pudeur très émouvante sur le tableau alsacien, sans grands gestes, sans exhibition.
Que pouvait-on faire en 1810 pour un homme souffrant de la gravelle ? Où en était le traitement chirurgical ? Jean Baseilhac, connu sous le nom de frère Cosme, et qui soigna Rousseau, est mort (1703-1781) ; Jean Civiale, né en 1792 et qui mourra en 1867, n’a pas encore imaginé le traitement des calculs rénaux par la lithotritie, autrement dit leur destruction in situ par broyage ou par dissolution. Il ne peut donc s’agir que de l’extraction de calculs par voie basse, sans qu’on ne sache rien de l’instrumentum choisi, le tableautin étant trop imprécis. Cette présence médicale sur un ex-voto alsacien de malade guéri par les soins combinés de l’Église et de la Faculté est assez rare pour que nous ayons choisi de faire une étude de ce tableau qui apporte moins sur l’histoire de la chirurgie que sur celle de l’attitude à l’égard de la maladie et de la conduite au lit du malade.**, 4

* Règne de Napoléon Ier, guerre d’Espagne (1808-1814).** Après l’histoire d’un suicide en Alsace en 1802 sur un ex-voto de Kientzheim (réf. 4).

Encadre

Autres ex-voto commentés

 Un suicide en Alsace en 1802. Rev Prat 2019;69:461-2.

 Guérir miracueusement du croup. Rev Prat 2019;69:809-10.

Figures et tableaux
Références

1. Klein G, Woehly C. Images votives de pèlerinage : Thierenbach-Oberhaslach (catalogue d’exposition). Musée alsacien, Strasbourg, 1981, 63 p.
2. Jérôme C. Les ex-voto de la chapelle Saint-Florent à Oberhaslach. L’Essor, 2001:13-7.
3. del’Furia L, Gourevitch D, Hutin JF, Varot P. Présence du praticien sur les ex-voto médicaux et chirurgicaux conservés au musée Ziem de Martigues (Bouches-du-Rhône). Histoire des sciences médicales 2018;2:14-31.
4. Gilgenkrantz S, Gourevitch D. Un suicide en Alsace en 1802. Rev Prat 2019;69:461-2.

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