Le 8 janvier, nous avons publié un article – cosigné par 73 experts et 6 sociétés savantes – sur l’intérêt de la vitamine D dans la Covid, qui a suscité beaucoup de réactions, mais aussi des questions. Pourquoi est-il si difficile de prouver avec certitude le lien entre statut vitaminique D et susceptibilité à la Covid ? Quels schémas de supplémentation proposer, selon les patients (obèses, âgés, déjà supplémentés ou non) ? Quels sont les risques ? Interview du Pr Cédric Annweiler, chef du service de gériatrie du CHU d’Angers, premier auteur de ce texte.

 

L’association entre déficit en vitamine D et risque d’être infecté par le SARS-CoV-2 ou de faire une forme grave de la Covid a été évoquée depuis le début de la pandémie, sans preuve formelle. Pourquoi est-il si difficile de prouver ce lien ?

La vitamine D a montré des bénéfices sur la santé osseuse et neuromusculaire, mais ses effets suspectés (non prouvés) sont multiples. En effet, il est compliqué, à partir d’études d’observation, lorsqu’on note une association entre le fait d’avoir une hypovitaminose D et un évènement de santé (décès par Covid, par exemple), de préciser si le décès est dû à la cause de l’hypovitaminose D, à ses conséquences, ou à l’hypovitaminose en soi. Pour prouver ce lien, il faut mener des essais cliniques randomisés. Dans ce contexte pandémique, le recrutement dans les essais cliniques est compliqué, car il y a une sorte de « compétition » entre les nombreuses molécules à tester. À l’hôpital d’Angers, par exemple, nous avons démarré un essai multicentrique (10 centres en France) dès le mois d’avril (Covit-Trial) chez des personnes âgées, pour comparer l’effet de l’administration de fortes doses (400 000 UI per os en une seule fois) versus une dose standard (50 000 UI per os en une seule fois), dès le diagnostic de Covid, sur le risque de décès à 14 jours et sur la prévention de formes graves. Nous avons dû attendre la 2e vague épidémique pour terminer les inclusions et nous aurons les résultats dans quelques semaines…

Compte tenu des données existantes, quelle supplémentation en vitamine D recommandez-vous ?

Même s’il n’y a pas encore de preuves indiscutables, de nombreux arguments suggèrent que la carence en vitamine D est un facteur de risque indépendant de forme grave de Covid et de mortalité. Il faut savoir que l’hypovitaminose D concerne 40 à 50 % de la population française ! Nous pensons donc que maintenir un statut vitaminique D satisfaisant est particulièrement important dans le contexte de la pandémie. Pour l’obtenir, dans le papier de consensus publié le 8 janvier, nous recommandons une supplémentation de 50 000 UI par mois (80 000 à 100 000 UI chez l’obèse) tout au long de l’année chez les personnes à risque d’hypovitaminose D (obèses, dépendantes, très âgées ou ayant de maladies chroniques) et pendant la période hivernale dans la population générale (de novembre à avril). 

Bien sûr, chez les patients en situation de « fragilité osseuse », les insuffisants rénaux chroniques, les patients âgés chuteurs, ou en cas de malabsorption, il faut doser la 25(OH)D et suivre les modalités de supplémentation recommandées par le Groupe de recherche et d’information sur les ostéoporoses.

Une supplémentation journalière ne serait-elle pas plus physiologique ?

Oui, théoriquement, un apport de 1 000 à 1 200 UI par jour de vitamine D3 serait à favoriser par rapport aux bolus espacés, mais en France il n’existe pas de forme pharmaceutique permettant une administration journalière simple en dehors de gouttes très peu concentrées utilisées chez les nouveau-nés. Quant aux compléments alimentaires, il faut veiller à privilégier ceux de qualité pharmaceutique. De plus, l’observance est meilleure avec les bolus espacés, surtout chez les personnes âgées…

Et en cas de Covid, faut-il supplémenter ?

Les (rares) études d’intervention sont en faveur d’un effet bénéfique de la supplémentation en vitamine D pour réduire la gravité des symptômes de la Covid. Tout en attendant les résultats des essais en cours, nous proposons d’administrer, dès le diagnostic de Covid chez l’adulte, une dose de charge de 100 000 UI per os (200 000 UI chez les patients obèses et/ou ayant d’autres facteurs de risque de gravité de Covid), à renouveler après une semaine. 

Et cela, même chez les personnes régulièrement supplémentées ?

Dans un papier publié récemment par notre équipe, nous proposons de prescrire une dose de charge (à renouveler) de 100 000 UI chez les adultes régulièrement supplémentés en vitamine D et de 200 000 UI chez ceux qui n’ont pas reçu de supplémentation ou dont la dernière administration date de plus de 1 mois. Nous proposons ici également* un schéma en cas de dosage connu de la 25(OH)D.

Quels sont les risques de la supplémentation ? 

Aucune intoxication n’a été décrite en dessous d’une dose de 10 000 UI par jour. Les intoxications rapportées sont le plus souvent liées à des ingestions massives en automédication (aux États-Unis, on peut trouver des bonbons à la vitamine D !), ou à des erreurs de prescription. 

Voulez-vous donner un dernier message aux généralistes ?

Dans cet article de position regroupant 73 experts, nous appelons simplement à respecter les bonnes pratiques médicales de veiller à ce que tout le monde ait un taux normal de vitamine D toute l’année, et surtout en cas de Covid. La supplémentation en vitamine D est une mesure simple, sans risque, peu coûteuse, qui a un intérêt en général, et sans doute tout particulièrement dans le contexte pandémique actuel, même si elle n’a vocation à remplacer ni les traitements standards ni les mesures barrières ni la vaccination. Nous ne voulons surtout pas alimenter les théories complotistes !

Cinzia Nobile, La Revue du Praticien 

*Supplémentation en vitamine D3 per os dès la confirmation du diagnostic de Covid-19 (chez l’adulte, lorsque la concentration de 25(OH)D est connue, quels que soient l’âge et les facteurs de gravité du Covid-19) :

– si 25(OH)D < 20 ng/mL : 1 dose de charge de 200 000 UI, à renouveler après une semaine ;

– si 25(OH)D comprise entre 20 et 30 ng/mL : 1 dose de charge de 100 000 UI, à renouveler après une semaine ;

– Si 25(OH)D comprise entre 30 et 40 ng/mL de 50 000 UI : 1 dose de charge, à renouveler après une semaine ;

– Si 25(OH)D > 40 ng/mL : pas de dose de charge.

 

Figures et tableaux
Références

Image : Pr Cédric Annweiler, CHU Angers, DR.