Quand la vie qu’on porte se heurte à la maladie, chaque instant devient une épreuve. Entre l’urgence des soins pour la mère et la protection du fœtus, les médecins doivent naviguer entre priorités vitales et précautions extrêmes. La surveillance oncologique doit rester une priorité absolue, même lorsque le suivi se focalise sur la maternité.

Témoignage de Nathalie, 59 ans

On dit souvent que la grossesse est un état de grâce, une parenthèse durant laquelle le corps est dédié à la vie. Pour moi, la seconde grossesse, il y a vingt-huit ans, a été l’entrée dans un monde parallèle, à cause d’un mot de huit lettres, tombé comme un couperet, au début de mon septième mois de grossesse : mélanome.

Tout a commencé par un grain de beauté au mollet – un parmi d’autres –, après des années au soleil, sans vraiment de protection. Avec le bouleversement hormonal, ce petit grain de beauté a changé de forme, il a épaissi, noirci… Je pensais le montrer au médecin… un jour. À ce moment-là, mes priorités étaient ailleurs.

Lorsque le médecin a prononcé le mot « cancer », le monde s’est arrêté de tourner. Ma main, posée sur mon ventre, me faisait ressentir cette vie à l’intérieur de moi, alors qu’en même temps on m’annonçait la mort. Ce contraste, comme un cataclysme, était insupportable. Pourquoi moi ?

Le protocole s’est alors emballé. Habituellement, on opère, on traite. Mais quand on est enceinte de plus de six mois, chaque décision est un dilemme éthique et médical ; notre corps ne nous appartient plus. 

Vivre un cancer en étant enceinte, c’est subir un dédoublement permanent. À la maternité, on nous parle de layette, d’allaitement. Au service de cancérologie, le sujet est tout autre : opération, marge d’exérèse, écourter la grossesse ou non ; l’enjeu est vital pour la maman, on espère que la barrière placentaire effectuera son travail pour le bébé. C’est à devenir folle à cause de l’incompréhension, du sentiment de ne plus rien maîtriser, mêlés à un sentiment de culpabilité, qui ne nous lâche pas. Je m’en voulais tellement de ne pas pouvoir offrir à mon bébé un cocon de sérénité absolue. Et dans ce rouleau compresseur, les médecins se succédaient. À qui parler ? À qui demander ? Juste une envie de crier.

Finalement, l’opération a été réalisée, puis j’ai pu mener ma grossesse à terme. Notre fille est née, en pleine forme, pleine de vie. Puis pour moi, le protocole médical pour le mélanome de stade IV s’est mis en place. 

Aujourd’hui, tout va bien, mais l’épée de Damoclès est toujours là, quelque part. La force et l’urgence de vie sont désormais nos priorités. 

Commentaire du Dr Yann Pascault, médecin généraliste de Nathalie

En tant qu’omnipraticiens, nous, médecins généralistes, sommes les pivots du suivi global des patients, y compris lors des grossesses physiologiques. Ce rôle de premier recours est gratifiant, mais il nous expose à un écueil majeur : le biais de focalisation. Il s’agit ici du récit d’une prise en charge lors de laquelle l’effervescence autour d’une grossesse a masqué l’évolution foudroyante d’un mélanome malin.

Nathalie, alors âgée de 31 ans, sans antécédents notables, m’a consulté au premier trimestre pour la confirmation de sa seconde grossesse. Dès lors, le suivi mensuel réglementaire est mis en place : sérologies, suivi de la pression artérielle, bandelette urinaire et examen clinique orienté.

Au cours de ces consultations, la plainte de la patiente se concentre sur les maux classiques du premier puis du deuxième trimestre : nausées, pyrosis et fatigue adaptative. Sur le plan cutané, la patiente est de phototype II avec de multiples nævi bénins. Lors de l’examen du quatrième mois, je note une hyperpigmentation physiologique de la ligne blanche et des aréoles, sous l’effet de l’imprégnation hormonale. Rien de suspect n’attire mon attention.

C’est lors de la consultation du septième mois (29 semaines d’aménorrhée) que la patiente mentionne, presque de manière anecdotique, une lésion prurigineuse et asymétrique au niveau du mollet droit. Elle attribue ce prurit à la sécheresse cutanée hivernale. À l’examen clinique, le choc est immédiat : je me trouve face à une lésion tumorale cutanée polymorphe qui coche tous les critères de la règle ABCDE : 

  • asymétrie totale de la lésion ;

  • bords irréguliers, encochés ;

  • couleur non homogène (zones polychromes associant le noir, le brun foncé et des plages d’involutions blanchâtres) ;

  • diamètre supérieur à 8 mm ;

  • évolution rapide (la patiente confie après coup que la tache a « changé de forme » en moins de trois mois). 


Je l’adresse en urgence absolue à un dermatologue. Une biopsie-exérèse à visée diagnostique est réalisée sous anesthésie locale quarante-huit heures plus tard.

Le rapport d’anatomopathologie confirme nos craintes mais dépasse en gravité ce que j’espérais encore éviter. L’analyse histologique révèle un mélanome nodulaire à phase de croissance verticale prédominante. La grossesse crée un terrain particulier d’immunotolérance pour préserver le fœtus, ce qui, combiné aux facteurs de croissance vasculaires et hormonaux, peut potentialiser le pouvoir invasif des cellules mélanocytaires. Devant un indice de Breslow élevé, un bilan d’extension par imagerie (imagerie par résonance magnétique cérébrale et thoraco-abdomino-pelvienne sans injection de gadolinium pour protéger le fœtus) est programmé en urgence. Le diagnostic est posé : mélanome cutané de stade IV (métastatique).

La confrontation à un tel diagnostic à plus de six mois de grossesse impose une prise en charge hautement complexe en réunion de concertation pluridisciplinaire (RCP) oncodermatologique et obstétricale. La priorité absolue devient la survie de la mère, tout en évaluant la viabilité fœtale et le risque (rare mais décrit) de métastases placentaires ou fœtales.

Pour le généraliste que je suis, ce cas est une douloureuse leçon de sémiologie. L’examen cutané complet doit rester systématique, y compris chez la femme enceinte, et ne doit jamais être occulté par le suivi obstétrique standard. L’activation des voies de signalisation de la mélanogenèse durant la gestation peut modifier l’aspect des nævi préexistants, mais toute modification rapide ou apparition de novo d’une lésion pigmentée asymétrique doit imposer une dermatoscopie sans délai. Ainsi, le suivi de grossesse ne doit pas être une parenthèse dans la vigilance oncologique.

Encadre

Un mois pour sensibiliser aux méfaits des UV

Pendant des décennies, nous avons diffusé un message incomplet : « Protégez-vous du soleil ». Dans l’esprit collectif, le risque s’est limité aux coups de soleil et à la chaleur. Pourtant, ce ne sont ni la chaleur ni la lumière visible qui sont à l’origine les cancers cutanés, mais les ultraviolets (UV), présents même sous les nuages. La France a du retard concernant cette culture de prévention contre l’exposition aux UV.

Depuis 2025, un tournant s’opère enfin : Mai violet est intégré au calendrier national de cancérologie de santé publique. Un alignement essentiel se construit désormais entre associations de patients, corps médical, sociétés savantes, établissements de soins, acteurs de prévention et partenaires publics. Face à l’explosion des cancers cutanés, la France doit enfin parler d’une seule voix.

France Asso Cancer et Peau, association reconnue d’intérêt général créée en 2009, agit partout en France : prévention, accompagnement des patients, soutien à la recherche, mais aussi veille et alerte sur certaines dérives de communication ou produits.

Il est indispensable d’apprendre à la population à comprendre le risque UV, à pratiquer l’auto-examen, à reconnaître un signe d’alerte et à réagir vite. Avec la pénurie de dermatologues, de nouveaux parcours existent : téléexpertise, tri en amont et équipes de soins spécialisées en dermatologie et vénéréologie (ESSDV) validées par les agences régionales de santé.

Présidente de l’association depuis bientôt quatre ans et touchée moi-même par un mélanome, je mesure chaque jour l’urgence d’agir. Le cancer de la peau est le seul cancer visible. Détecté tôt, il se soigne. Ignoré, il peut tuer. 

Pascale Benaksas, présidente de France Asso Cancer et Peau

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