Des symptômes atypiques
Contrairement aux enfants plus âgés capables de verbaliser leurs sensations, le nourrisson exprime l’anaphylaxie par des signes comportementaux et physiques souvent trompeurs. Au lieu d’être centrée sur les manifestations classiques (angio-œdème, urticaire, gêne respiratoire sous forme de toux, wheezing), elle peut se traduire par un inconfort, une irritabilité soudaine, des pleurs inconsolables, une apathie inhabituelle ou des gestes répétitifs évocateurs comme le léchage compulsif des lèvres et des mains1, voire un état somnolent. Sur le plan digestif, la douleur abdominale peut se manifester par un enfant qui se cambre, ramène ses genoux contre la poitrine ou présente des régurgitations massives. Ces signes atypiques entraînent une reconnaissance tardive, voire une ignorance du phénomène. En effet, ils sont souvent difficiles à distinguer de comportements habituels ou de symptômes liés à d’autres affections bénignes. Il est à noter que l’âge du patient n’est pas corrélé à la sévérité de la réaction2. Par ailleurs, lors de l’introduction initiale des aliments, l’anaphylaxie d’emblée est rare. La première exposition se traduit le plus souvent par des réactions légères à modérées, essentiellement cutanées3.
Le lait de vache, principal responsable
Les étiologies les plus fréquemment décrites dans l’anaphylaxie du nourrisson sont les allergies alimentaires : lait de vache, œuf, arachide et fruits à coque. Les causes médicamenteuses, vaccinales, les piqûres d’hyménoptères et le latex sont plus rares.
En France, l’équipe du réseau Allergo-Vigilance a analysé 1 951 cas d’anaphylaxie alimentaire enregistrés entre 2002 et 2018. Au sein de cette cohorte, les nourrissons (< 12 mois) représentent 3 % des déclarations, contre 20 % pour les enfants d’âge préscolaire (de 1 à 6 ans). Les éléments déclencheurs différaient en fonction de l’âge. Chez le nourrisson, le lait de vache prédominait largement (59 %), suivi de l’œuf (20 %), du blé (7 %) et de l’arachide (3 %). Dans 46 % des cas liés au lait de vache, la réaction survient dès le sevrage de l’allaitement maternel. En revanche, chez l’enfant d’âge préscolaire, l’arachide (27 %) et la noix de cajou (23 %) sont les premiers responsables. Sur le plan clinique, dans cette étude rétrospective, les manifestations étaient, pour le nourrisson : atteinte cutanéomuqueuse (79 %), digestive : (49 %), respiratoire (48 %), cardiovasculaire (21 %). Seuls 25 % des nourrissons ont reçu de l’adrénaline, ce qui souligne une sous-utilisation du traitement d’urgence. Un ajustement des critères diagnostiques aux spécificités des tout-petits apparaît nécessaire4.
Un traitement en urgence souvent inadapté
Une étude rétrospective de 20255 incluant 87 nourrissons (dont 54 garçons ; âge moyen 12,3 mois) suivis entre 2014 et 2023, illustre clairement la sous-évaluation et le sous traitement de l’anaphylaxie chez le tout-petit. Les symptômes apparaissaient rapidement, en moyenne 17 minutes après l’ingestion de l’aliment en cause : surtout urticaire et œdème (93,1 %), suivies par des signes respiratoires et digestifs (diarrhée ou vomissements), plus rarement cardiovasculaires. Le lait de vache était l’allergène le plus souvent impliqué, et 40,43 % des enfants ont eu une anaphylaxie sévère. La prise en charge observée révèle des écarts significatifs par rapport aux recommandations actuelles. Les glucocorticoïdes et les antihistaminiques ont été utilisés dans la majorité des cas en première intention, alors qu’ils ne sont pas le traitement d’urgence en phase aiguë. L’adrénaline n’a été administrée que chez 10 % des enfants. Sa sous‑utilisation, associée à une surprescription des corticoïdes, pourrait contribuer à un risque accru de réaction biphasique5.
Une autre étude6 confirme que l’adrénaline reste largement sous-utilisée lors des réactions anaphylactiques sévères chez les jeunes enfants : seuls 39 % des moins d’un an et 61 % des enfants de 1 à 3 ans en bénéficieraient pendant leur réaction anaphylactique. Les auteurs précisent qu’un diagnostic préalable et la remise d’un plan d’action d’urgence écrit s’avèrent cruciales : le taux d’administration d’adrénaline monte à 89 % dans ce contexte.
Comment prescrire l’adrénaline chez les nourrissons ?
Chez l’enfant, la dose recommandée d’adrénaline pour le traitement d’une anaphylaxie est de 0,01 mg/kg par voie IM. Pour les enfants pesants entre7,5 et 15 kg, il existe toutefois de recommandations spécifiques : en l’absence d’un dispositif délivrant un dosage plus faible, les médecins peuvent prescrire un stylo auto-injecteur dosé à 0,15 mg (hors AMM). En effet, si Auvi-Q 0,1 mg est disponible aux États Unis, il n’y a pas de système équivalent en France à ce jour.
Parmi les auto-injecteurs à 0,15 mg, le plus adapté pour cette population serait Anapen, car il possède l’aiguille la plus courte (risque moindre d’atteinte du fémur lors de l’injection intramusculaire). Attention au cadre réglementaire : selon l’article L. 5121 - 12 - 1 du Code de la santé publique, le prescripteur doit bien inscrire sur l’ordonnance la mention : « Prescription hors AMM ».
2. Golden DBK, Wang J, Waserman S, et al. Anaphylaxis: A 2023 practice parameter update. Ann Allergy Asthma Immunol 2024;132(2):124-76.
3. Carlisle A, Lieberman J. Clinical management of infant anaphylaxis. J Asthma Allergy 2021;14:821-7.
4. Pouessel G, Jean‐Bart C, Deschildre A, et al. Food‐induced anaphylaxis in infancy compared to preschool age: A retrospective analysis. Clin Exp Allergy 2020;50(1):74-81.
5. Klim L, Michalik M, Figura N, et al. Food-induced anaphylaxis in children less than 2 years of age.Postepy Dermatol Alergol 2025;42(4):378-86.
6. Pistiner M, Mendez-Reyes JE, Eftekhari S, et al. Factors associated with epinephrine use in the treatment of anaphylaxis in infants and toddlers. J Allergy Clin Immunol Pract 2024;12(2);364-71.e1.