L’incidence annuelle des chutes est d’environ 30 % après 65 ans, et 50 % après 80 ans. Elles constituent aujourd’hui la 1re cause de décès accidentel après 65 ans, avec plus de 20 000 décès évitables/an en France, et le principal motif d’hospitalisation pour traumatisme. Un problème qui s’accentue : les chiffres publiés en mars 2026 par Santé publique France révèlent une hausse de 20,5 % pour les hospitalisations et de 18 % pour la mortalité depuis 2019, dépassent largement les projections établies malgré le lancement d’un Plan national antichute en 2022, qui visait à réduire ces accidents de 20 % en 3 ans.
Après les recos 2024 de la HAS, les guidelines du National Institute for health and care excellence (NICE) ont été mises à jour récemment, prenant en compte les dernières études disponibles, et résumées dans un article du BMJ . Que retenir pour la pratique en médecine de ville ?
Risque faible, intermédiaire ou élevé ?
Le NICE recommande de dépister le risque de chute chez tous les 65 ans et plus, et chez les 50 - 64 ans présentant au moins un facteur de risque de chute (antécédent d’AVC, maladie chronique ayant un retentissement sur la vie quotidienne [arthrite, démence, diabète, maladie de Parkinson, etc.]).
Pour des personnes vivant à domicile, le dépistage peut se faire à 2 occasions : lorsqu’une personne se rend au cabinet après une chute (ou « presque chute », avec rattrapage in extremis à un point d’appui), ou de manière opportuniste, en demandant aux patients en consultation s’ils sont tombés durant l’année précédente. Si la réponse est négative, les personnes sont considérées à faible risque de chute.
Les patients à haut risque de chute sont ceux tombés dans l’année et remplissant au moins un des critères de gravité suivants :
fragilité (voir le Frail scale en figure pour la repérer rapidement) ;
chute avec blessure ayant nécessité une prise en charge médicale ;
≥ 2 chutes dans l’année ;
chute associée à une perte de connaissance ;
incapacité à se relever sans aide après une chute.
Les patients ayant chuté dans l’année et ne remplissant aucun de ces critères doivent faire l’objet d’une évaluation de leur démarche et de leur équilibre (tests cliniques d’évaluation rapide listés dans l’encadré 1). Si cette dernière révèle une altération, les patients sont considérés à risque intermédiaire de chute. Sinon, ils sont à faible risque.
À noter, ces catégories diffèrent légèrement de celles de la HAS, qui considèrent aussi à risque intermédiaire les patients ayant peur de tomber/une marche précautionneuse/un sentiment d’instabilité par moments, ainsi que ceux ayant des résultats intermédiaires à des tests physiques comme le TUG (voir encadré 1).
Patient à faible risque
Pour les patients à faible risque de chute (pas de chute dans l’année, ou une chute sans critères de gravité et sans altération de la démarche et de l’équilibre), une prévention primaire est préconisée, alliant éducation à la prévention des chutes (résumée dans l'encadré 2), avec notamment le conseil d’une activité physique régulière, avec réévaluation du risque à 1 an.
Patient à risque intermédiaire
Pour les patients à risque intermédiaire de chute (antécédent de chute sans critères de gravité, avec altération de la démarche/équilibre ou peur de tomber ou sensation d’instabilité ou marche précautionneuse), les experts recommandent au praticien de rechercher les causes des troubles de l’équilibre/la démarche, et de mettre en place une approche de prévention secondaire, visant à modifier les facteurs de risque majeurs : en plus des mesures d’éducation ci-dessus, il faut prescrire un programme d’activité physique adaptée (APA) supervisé et personnalisé (exercices d’équilibre et de renforcement musculaire, avec l’aide d’un professionnel de l’APA si besoin), et considérer une évaluation des risques à domicile voire un aménagement du logement. La réévaluation du risque de chute est à réaliser après 1 an au plus tard, et l’efficacité de l’APA doit être évaluée par le professionnel de l’APA après chaque cycle de 3 mois d’APA.
Patient à haut risque
Pour les patients à haut risque de chute, ainsi que pour ceux hospitalisés ou institutionnalisés, une évaluation approfondie des facteurs de risque de chute doit être réalisée, avec évaluation gériatrique standardisée menée idéalement en équipe de gériatrie, afin de proposer une prise en charge adaptée au cas par cas (avec si possible traitement étiologique).
Évaluation approfondie des facteurs de risque
Les experts britanniques recommandent d’évaluer les éléments suivants :
santé cardiovasculaire (dont pression artérielle mesurée couchée puis debout pour rechercher l’hypotension orthostatique) ;
fonctions cognitives, dépression ;
alimentation, hydratation et perte de poids ;
étourdissement (test de Dix-Hallpike si suspicion de vertige paroxystique positionnel bénin) ;
chaussage et état des pieds ;
démarche, équilibre, mobilité, évaluation de la force musculaire ;
fonctions sensorielles (audition, vision) ;
maladie chronique ayant un retentissement sur la vie quotidienne (arthrite, démence, diabète, maladie de Parkinson, etc.), antécédent d’AVC ;
examen neurologique ;
risque d’ostéoporose ;
médicaments prescrits ;
impériosité mictionnelle ou incontinence urinaire.
Prise en charge personnalisée
La prise en charge doit concerner chaque facteur de risque modifiable identifié. Elle pourra inclure une évaluation des risques à domicile, avec sécurisation du logement (au mieux par un ergothérapeute), mais aussi une prise en charge psychologique (si peur de tomber), nutritionnelle (si sarcopénie), sociale (si besoin d’aide humaine/assistance sociale).
Les experts britanniques mettent particulièrement l’accent sur :
la nécessité d’une révision approfondie de l’ordonnance des patients, afin de réduire les éventuels médicaments inducteurs de chute (psychotropes, et médicaments pouvant provoquer hypotension orthostatique, malaises ou troubles métaboliques) ;
la supplémentation en vitamine D chez les personnes concernées (après dosage de la vitamine D) pour maintenir une bonne santé osseuse et musculaire (objectif : obtenir un taux sérique de 30 - 60 ng/mL) ;
l’importance d’une activité physique régulière : encourager les patients à rester actif en les rassurant sur le fait qu’ils ne doivent pas éviter de se lever ou de se déplacer ; les aider à devenir moins sédentaires, avec une routine quotidienne structurée comportant des occasions régulières de se lever et marcher. Pour les personnes qui le peuvent, un programme d’APA adapté à leurs capacités est recommandé. Il doit être effectué par un kinésithérapeute ou un professionnel de l’APA. Il vise à améliorer l’équilibre statique et dynamique, les réactions parachute en cas de déséquilibre et la force musculaire, à augmenter les amplitudes articulaires des chevilles, hanches et rachis, à augmenter l’endurance et travailler le relever du sol.
Tous les 30 à 90 jours, une réévaluation du risque de chute et des effets de la rééducation et/ou du programme d’APA doit être réalisée. Le programme est ajusté en fonction de ses résultats.
En pratique
Évaluer chaque année le risque de chute des patients âgés.
Adapter la conduite à tenir au profil de risque, avec :
chez tous les seniors : des conseils, incluant une activité physique régulière ;
en cas de risque intermédiaire de chute : révision régulière de l’ordonnance, traitement des affections altérant la posture, APA coordonnée par un professionnel ;
chez les patients à haut risque de chute : bilan personnalisé au mieux réalisé en lien avec une équipe gériatrique pour corriger tous les facteurs de risque et mettre en place une aide psychosociale.
Réévaluer le risque sans hésiter à demander un avis spécialisé, notamment gériatrique, surtout si le risque de chute est élevé.
Encadré 1. Tests rapides d’évaluation de la démarche et de l’équilibre
Appui unipodal, ou posture pieds en tandem (un pied devant l’autre, le talon du pied antérieur touchant le gros orteil du pied postérieur). Tenu ≥ 10 secondes : absence de trouble de l’équilibre.
Enchaîner 5 levers de chaise sans les mains. Réalisé en ≤ 14 secondes : pas d’altération de la force musculaire des membres inférieurs.
Le test Timed up and go (TUG). Il consiste à demander à la personne de se lever d’une chaise installée à 3 mètres d’un mur, de marcher vers le mur sans le toucher, de faire demi-tour, de retourner à sa chaise et de se rasseoir. Réalisé en ≤ 14 secondes : absence de difficulté à marcher.
Le Stop walking when talking test (SWWT). Il s’agit du TUG réalisé avec une tâche nécessitant de l’attention (porter un verre d’eau, ou compter à rebours de 3 en 3 à partir d’un nombre au hasard). Une augmentation du SWWT par rapport au TUG (notamment écart ≥ 5 secondes) témoigne d’une marche précautionneuse. En effet, une personne qui doit faire attention pour marcher voit sa vitesse de déplacement diminuer en condition de double tâche, ce qui augure un risque de chute.
D’après : Blain H, Bichet T, Robiaud JB, et al. Comment évaluer le risque de chute chez le sujet âgé ? Rev Prat 2022 ;72(3) :299 - 304.
Encadré 2. Éducation thérapeutique du patient, quel que soit le risque de chute
1. Prévenir son médecin en cas de chute, d’instabilité ou de peur de tomber.
2. Les médicaments, y compris les médicaments et compléments alimentaires en vente libre, doivent être régulièrement revus par le médecin traitant, et la consommation d’alcool doit être limitée, en particulier en cas de vertiges ou de somnolence.
3. Discuter avec son médecin l’intérêt d’une supplémentation en vitamine D pour améliorer la santé osseuse et réduire le risque de chute, en particulier en période hivernale.
4. Aborder avec son médecin l’intérêt des activités physiques qui améliorent l’équilibre et la force musculaire des membres inférieurs. Elles doivent être régulièrement pratiquées pour prévenir les chutes et améliorer le bien-être et la confiance. L’apprentissage du relever du sol doit être intégré dans ces programmes.
5. Voir régulièrement son ophtalmologiste, car une baisse visuelle, induite par exemple par un glaucome évolué ou une cataracte, est un facteur de risque de chute.
6. Les pieds doivent être contrôlés par un prestataire de santé au moins une fois par an pour permettre une marche sûre et confortable. Les chaussures doivent être bien ajustées, avec un bon maintien à l’intérieur et à l’extérieur.
7. Avoir une alimentation équilibrée, pour conserver sa santé musculaire et osseuse.
8. La sécurité à domicile doit être optimisée, en proscrivant l’encombrement des sols, en enlevant les petits tapis et/ou en utilisant du ruban adhésif double face pour empêcher les tapis de glisser, en ajoutant des barres d’appui dans la salle de bains, à côté et à l’intérieur de la baignoire, et aux toilettes, et en installant des mains courantes et des lumières dans les escaliers.
D’après : Blain H, Bichet T, Robiaud JB, et al. Comment évaluer le risque de chute chez le sujet âgé ? Rev Prat 2022 ;72(3) :299 - 304.
Blain H, Bichet T, Robiaud JB, et al. Comment évaluer le risque de chute chez le sujet âgé ? Rev Prat 2022;72(3):299-304.
HAS. Synthèse. Prescription d’activité physique. Personnes âgées à risque de chute. 28 mars 2024.
Neilson J, MacIntyre D, Whitney J, et al. Assessment and prevention of falls in older people and in people 50 and over at higher risk–summary of updated NICE guidance. BMJ 2026;392(8485):s223.
NICE. Guideline. Falls: assessment and prevention in older people and in people 50 and over at higher risk. 29 avril 2025.
Angély C. Chutes des seniors : 20 000 morts évitables par an. Rev Prat Med Gen 2026;40(1107):211.
Blain H, Bernard PL, Robiaud JB, et al. Prévention des chutes : les recommandations en 2025. Presse Med Form 2025;6(6):100742.
Blain H, Annweiler C, Berrut G, et al. Synthèse en langue française des recommandations mondiales 2022 pour la prise en charge et la prévention des chutes chez les personnes âgées. Geriatr Psychol Neuropsychiatr Vieil 2023;21(2):149-60
Ministère de la santé et de la prévention. Manuel pratique de prévention des chutes à destination des professionnels de santé. Travail de l’équilibre chez les seniors et les personnes âgées. 2023.