Dans un rapport de 362 pages, l’Inserm dresse un état des lieux précis de la consommation de cocaïne en France. Évolution des profils des usagers, facteurs de risque, nouveautés thérapeutiques, politiques publiques efficaces… les 5 experts mobilisés font le tour du sujet et formulent des recos. En voici l’essentiel pour le MG.

L’Inserm a dévoilé le 22 janvier 2026 sa dernière expertise collective ciblée portant sur la cocaïne, réalisée sur demande de la Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives (Mildeca) et du ministère de la Santé.

L’objectif d’une expertise de ce type est de faire un bilan des connaissances scientifiques sur un sujet de santé donné, à la demande d’institutions, afin de nourrir leurs décisions. Ici, elle est dite ciblée car sa méthodologie a été allégée (délai restreint, moins d’experts), pour pouvoir améliorer rapidement « les politiques publiques de lutte contre la cocaïne ».

Pour établir cette synthèse, 5 experts multicasquettes (santé publique, psychiatrie des addictions, pharmacoépidémiologie, hépatologie/addictologie, économie illicite) ont épluché près de 2 500 publications de différentes bases de données (PubMed, Web of Science, Cairn, HAL) et publiées de 2020 à 2024, voire jusqu’à juillet 2025 pour les rapports institutionnels.

Un article résumant leur travail à l’échelle de l’Europe est paru dans le Lancet Public Health .

Consommateurs et facteurs de risque

La 1re partie du rapport revient sur la démographie des usagers de cocaïne, l’évolution de la consommation en France et les facteurs de risque d’utilisation. Le rapport 2025 de l’United nations office on drugs and crime (UNODC) estime que 25 millions de personnes avaient consommé de la cocaïne dans le monde en 2023, soit 0,47 % de la population adulte mondiale, contre 0,32 % en 2004. L’augmentation est notable en Europe, 2e marché après le continent américain. La France figure parmi les premiers pays européens consommateurs en termes de prévalence d’usage parmi les 15 - 34 ans – entre la 1re et la 6e place, selon les estimations.

Population générale

En France, la consommation de cocaïne a fortement augmenté en population générale, passant de 1,8 % en 2000 à 9,4 % en 2023 pour l’expérimentation au moins une fois au cours de la vie. Les 25 - 34 ans sont les plus touchés, avec 5,4 % d’usagers récents. La polyconsommation est fréquente, avec 61 % des utilisateurs consommant également de l’alcool ou des opioïdes.

Les motivations sont multiples : recherche de performance, gestion du stress, usage récréatif, notamment en milieu festif où 42 % des festivaliers en consomment. Les données concernant les usages en lien avec le milieu professionnel sont, à l’heure actuelle, trop lacunaires.

Jeunes

Chez les jeunes, l’expérimentation de la cocaïne a diminué ces dernières années, passant à 17 ans de 2,8 % en 2017 à 1,4 % en 2022, selon l’enquête Escapad. Cependant, cette consommation reste inégalement répartie selon le statut scolaire, avec 4,4 % des jeunes non scolarisés ayant déjà expérimenté cette drogue, contre seulement 0,9 % en lycée général. Les garçons restent plus concernés que les filles, bien que l’écart se réduise.

À l’échelle internationale, la France se situe au-dessus de la moyenne européenne, avec 2,7 % des 15 - 16 ans ayant déjà consommé de la cocaïne, contre 1,9 % en moyenne dans l’Union européenne.

Progression du crack

Les données sur les personnes accueillies en Centre de soins, d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA) montrent que l’usage de cocaïne sous forme de crack se diffuse au-delà des milieux marginalisés (4,9 % des patients en 2021 contre 2,9 % en 2015, soit une augmentation de 70 % en 6 ans), et touche désormais des publics insérés.

Facteurs de risque

Les troubles psychiatriques (stress post-traumatique, trouble de l’humeur, TDAH…) sont associés à une augmentation du risque de troubles de l’usage.

Les différences constatées entre les femmes et les hommes a été associé à la fois à des causes physiologiques en lien avec le sexe biologique et à des déterminants sociaux liés au genre ; les usagères consultent en général à un stade plus avancé que les hommes en raison du sentiment de culpabilité, et de la double stigmatisation liée à la consommation de drogues et au fait d’être une femme ayant un trouble de l’usage.

Enfin, l’environnement joue un rôle clé, la précarité (désinsertion professionnelle, sans-abrisme, incarcération) et les expériences traumatiques dans l’enfance augmentant le risque de trouble de l’usage.

Conséquences sur la santé

Chez les usagers, la consommation de cocaïne peut avoir des conséquences graves, dont les risques augmentent avec le nombre et la régularité des prises : troubles CV (surrisque de myocardite, de cardiomyopathie ; infarctus du myocarde en prise aiguë), lésions ORL liées à la consommation en sniff (allant jusqu’à ischémie/nécrose), altération des fonctions cognitives (troubles de l’attention, de la mémoire, de l’apprentissage, impulsivité, dépendance), développement ou aggravation de troubles psychiatriques, troubles du sommeil avec cauchemars de craving, dommages rénaux, etc.

La contamination par des agents infectieux (hépatite C, VIH, syphilis, papillomavirus) est principalement liée à la consommation par injection, au partage et/ou à la réutilisation de matériel usagé (seringues, pipes à crack, pailles) ou à des pratiques sexuelles à risque associées. Les consommateurs de crack y sont particulièrement vulnérables.

Les conséquences sociales sont multiples, avec un impact négatif sur l’accès aux soins et la réinsertion socioprofessionnelle.

Certaines conséquences graves peuvent toucher à la fois la personne consommatrice et son entourage, comme l’altération globale de la qualité de vie, les accidents et comportements à risque et/ou violents, le risque accru de violences sexuelles… Les enfants comptent parmi les victimes collatérales les plus vulnérables : que ce soit chez l’enfant à naître ou chez les enfants, adolescents, et adultes qu’ils deviendront, les conséquences potentielles sont nombreuses (violences intrafamiliales, troubles du développement, etc.).

Enfin, les publics non-consommateurs sont eux aussi touchés par les tensions liées aux scènes de consommation ouvertes et par les violences collatérales (criminalité, voisinage de lieux de trafic, règlements de comptes, corruption, violences sexuelles).

Prise en charge individuelle

Aucun traitement pharmacologique spécifique n’a d’AMM pour traiter la dépendance à la cocaïne. La NAC (N-acétylcystéine) a montré un potentiel intéressant pour réduire l’intensité du craving dans plusieurs essais cliniques mais nécessite des études complémentaires. Le topiramate est efficace sur le nombre maximal de jours sans consommation et sur la diminution de l’intensité du craving, mais a une balance bénéfice-risque peu favorable.

Plusieurs pistes sont en cours d’étude pour réduire ou arrêter la consommation : la kétamine, le méthylphénidate (pour les personnes souffrant de TDAH), les psychédéliques (en particulier la psilocybine), ou le bupropion (un antidépresseur). Stimulation cérébrale et vaccins « anti-cocaïne » sont aussi évalués.

En complément des médicaments, les approches psychothérapeutiques, telles que les TCC et les entretiens motivationnels, restent essentielles.

L’efficacité de l’incitation motivationnelle – qui vise à « récompenser » une modification de comportement pour la renforcer – a déjà été montrée dans des études au Brésil et aux États-Unis. En France, elle a été étudiée à travers l’expérience Tapaj (Travail alternatif payé à la journée), qui a montré à la fois une efficacité significative dans l’amélioration de l’accès aux soins des personnes qui utilisent des drogues vivant en situation de précarité, et une diminution de 30 % de la délinquance. De telles approches peuvent être couplées aux programmes proposant des hébergements adaptés aux personnes en situation de sans-abrisme et consommatrices, qui permettraient de réduire les hospitalisations de moitié.

Quelles approches de santé publique privilégier ?

En santé publique

Les approches de santé publique comprennent la prévention et l’éducation du public cible, la prise en soins des troubles de l’usage, et la réduction des risques et des dommages (ou RdRD). Cette dernière approche repose sur un accompagnement adapté, inconditionnel à l’arrêt de consommation et sans jugement des usagers.

Plusieurs pistes de politiques publiques sont identifiées par les experts :

  • le renforcement des politiques de prévention et la RdRD en 1re ligne ;
  • le développement de campagnes ciblées de prévention par les pairs (particulièrement efficaces auprès des jeunes consommateurs) ;
  • les stratégies autopréventives, avec l’intérêt d’internet pour atteindre les populations plus insérées ;
  • le développement et le renforcement des dispositifs de réduction des risques, tels que les salles de consommation supervisées (haltes soins addictions [HSA] en France), avec des systèmes de ventilation adaptés aux consommations par inhalation, un service d’analyse chimique de la drogue consommée (ou drug checking) et la distribution de matériel stérile (seringues pour l’injection et pipes à crack pour l’inhalation).

Les préconisations des auteurs insistent sur l’importance d’aller à la rencontre de ces personnes et de communiquer avec elles, mais aussi de mettre en place de nouveaux lieux d’accueil.

Pour les professionnels de santé

Concernant la prise en charge, l’expertise insiste sur l’importance de l’investissement dans la recherche sur les traitements innovants et dans la formation des professionnels. De fait, la stigmatisation structurelle (discrimination par l’organisation des soins, pratiques discriminatoires au sein des services de santé) a un impact profond sur l’accès aux soins des usagers, et certains travaux la considèrent comme un déterminant social de santé majeur.

Elle est perpétuée par les conditions de prise en soins : contraintes de temps, manque de ressources, représentations négatives des personnels de santé… En outre, les stigmatisations sociales et structurelles s’entrelacent souvent avec d’autres formes de discrimination, notamment liées à la classe sociale, au genre et à la couleur de peau.

Par ailleurs, le langage utilisé pour désigner les consommateurs est crucial : des termes péjoratifs et connotés (toxicomanes, drogués…) renforcent les stéréotypes. Selon les experts, l’utilisation de mots neutres pourrait contribuer à lutter contre cette stigmatisation.

Repenser la politique pénale

Enfin, au-delà de la santé, les experts notent que la législation française sur les stupéfiants est considérée comme l’une des plus répressives en Europe. N’établissant aucune distinction entre les drogues, elle se concentre principalement sur les usagers qui représentent 90 % des interpellations, avec des amendes forfaitaires dont le montant vient d’augmenter.

Mais cette approche semble peu efficace, l’offre et la demande de cocaïne continuant d’augmenter. L’expertise invite donc à recentrer la répression pénale sur les trafiquants de haut niveau, avec une lutte contre l’offrequi ne criminaliserait pas les personnes ayant des troubles de l’usage.

Références
Inserm. Expertise collective. Cocaïne. 22 janvier 2026.
Salle de presse de l’Inserm. Expertise collective ciblée Inserm : cocaïne. 22 janvier 2026.
Lhosmot-Marquet M, Champeyrache C, Donnadieu H, et al. Cocaine use in Europe: the need for cross-sectoral collaboration between security, justice, health, and social systems.  Lancet Public Health 2026;11(1):e61-8.
Pour en savoir plus :
Martin Agudelo L. Moins d’alcool, plus de drogues : les addictions des Français évoluent.  Rev Prat (en ligne) 23 janvier 2025.
Nobile C. Cocaïne : hausse des intoxications graves.  Rev Prat (en ligne) 29 mars 2023.
Martin Agudelo L. Nouvelles drogues, usages détournés : état des lieux en France.  Rev Prat (en ligne) 2 février 2024.
Karila L, Benyamina A. Item 78. Addiction au cannabis, à la cocaïne, aux amphétamines, aux opiacés, aux drogues de synthèse (v. item 322). Rev Prat 2022;72(10):1137-44.

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