Seule fièvre hémorragique rencontrée en Europe, cette maladie est transmise par une tique du genre Hyalomma. L’expansion de la tique en Europe, la circulation silencieuse du virus chez des animaux asymptomatiques et des cas graves d’infections humaines en Espagne appellent à la vigilance. Le point avec le Pr Jeanne Brugère-Picoux.

Une tique chasseuse

La fièvre hémorragique de Crimée-Congo est due à un Orthonairovirus, le Crimean-Congo hemorrhagic fever virus (CCHFV), transmis aux animaux et à l’Homme par la morsure d’une tique du genre Hyalomma , surtout H. marginatum (fig. 1). Cette tique est qualifiée de « géante » car elle est deux fois plus grosse que Ixodes ricinus : à jeun, la femelle mesure 5 mm de long pour atteindre 2 cm lorsqu’elle est gorgée. Hyalomma présente un cycle à deux hôtes (et non trois comme la plupart des tiques dures, fig. 2). Les larves infestent des petits vertébrés (lièvres, lapins, hérissons, oiseaux…) alors que les adultes sont retrouvés chez les grands vertébrés (surtout les chevaux). La particularité de ces tiques est d’être chasseuses. Contrairement à Ixodes ricinus qui se positionne sur des végétaux pour tomber sur l’hôte, H. marginatumse cache dans le sol, repère sa proie et se dirige vers celle-ci. Elle peut poursuivre sa cible pendant 10 m, voire jusqu’à 100 m.

Expansion des Hyalomma en Europe

Les Hyalomma peuvent transmettre d’autres agents pathogènes zoonotiques (virus du Nil occidental, Coxiella burnetii, Rickettsia aeschlimannii, agent de la fièvre boutonneuse…). Dans les pays où elles sont endémiques (fig. 3), on ne connaît pas toujours la date de leur première détection. En France, leur présence a été signalée dès 1954 en Camargue.

Leur circulation dans les pays européens comme le Portugal, l’Espagne, la France et l’Italie est la conséquence d’un environnement climatique favorable à leur installation sur les lieux de passage d’oiseaux migrateurs provenant d’Afrique du Nord. Les nymphes relâchées par les oiseaux muent en adultes pour rechercher un nouvel hôte, un grand mammifère domestique ou sauvage (équidés, ruminants…). Les mammifères (le cheval surtout) jouent un rôle d’hôte amplificateur en répliquant le virus, qui peut ainsi infecter d’autres tiques (transmission virémique) mais aussi en permettant aux tiques regroupées de transmettre le virus présent dans leur salive à d’autres tiques voisines lors du nourrissage sur l’animal (co-feeding).

Fièvre hémorragique de Crimée-Congo : des cas en Europe

La fièvre hémorragique de Crimée-Congo (FHCC) est connue sous une forme endémo-épidémique en Afrique, dans les Balkans, le Moyen-Orient et l’Asie, mais elle a progressé ces dernières années dans l’UE, notamment dans le bassin méditerranéen.

L’apparition d’une forme aiguë mortelle de FHCC en Espagne en 2016 a été le signal d’alerte d’un risque d’émergence en Europe occidentale. Ce premier cas humain (suivi d’un second cas par contamination nosocomiale d’un soignant) est survenu seulement six ans après la détection en 2010 d’une tique infectée. Un autre cas a été reconnu rétrospectivement en 2013. Il y a eu moins d’une vingtaine de cas en Espagne, dont cinq avec une issue fatale. Le Portugal et la Grèce ont signalé un décès dû à la FHCC en 2024 et 2025 respectivement et aucun cas n’a été rapporté par l’ECDC de Stockholm à la date du 10 mai 2026 (fig. 3). Ainsi, en Europe occidentale, les formes graves de la FHCC sont rares (fig. 4). En revanche, dans les pays où elle sévit avec une circulation soutenue du virus au sein des espèces animales, le taux de létalité peut atteindre 30 %.

Quel risque en France ?

L’exemple espagnol témoigne que le risque d’émergence d’une forme aiguë de FHCC ne peut plus être exclu dans les pays de l’UE (dont la France), où le vecteur ainsi que le virus sont présents.

En France, le virus CCHFV a été détecté pour la première fois en octobre 2023 dans des tiques de Hyalomma marginatum collectées sur des bovins (élevages dans les Pyrénées-Orientales et abattoirs corses). Les enquêtes sérologiques réalisées dans ces mêmes régions démontrent que l’Homme comme les animaux peuvent avoir été infectés par le CCHFV sans pour autant que l’on ait pu observer des cas cliniques. En effet, chez l’Homme la maladie est le plus souvent asymptomatique ou limitée à des symptômes très discrets (dans 80 % des cas), la forme aiguë hémorragique étant exceptionnelle dans les pays peu infectés.

Aucun cas autochtone n’a été notifié mais la France est dans une phase de pré-émergence.

Les animaux infectés, asymptomatiques, représentent un réservoir invisible mais actif en permettant une amplification silencieuse. Lors d’une étude épidémiologique française évaluant les séroprévalences chez les animaux, des foyers importants ont été identifiés dans les Pyrénées-Orientales (9,09 %) et les Alpes-Maritimes (7,18 %) chez les bovins (fig. 5), ainsi que dans les Hautes-Pyrénées chez les cervidés et sangliers (fig. 6). Ces résultats, semblables à ceux observés en Espagne, révèlent l’existence de cycles de transmission impliquant tiques locales et hôtes animaux, même en l’absence de cas humains déclarés1. Si la séroprévalence est globalement faible chez les petits ruminants en France, dans d’autres pays où l’infection est entretenue de manière endémique, le rôle du pastoralisme ovin ou caprin peut être prédominant. La virémie chez les mammifères infectés explique le risque de contamination dans le cadre d’activités professionnelles (personnel d’abattoir, bouchers, vétérinaires, chasseurs, éleveurs, personnel de laboratoire…).

Ainsi, l’émergence possible de la FHCC en France impose une surveillance accrue des tiques vectrices dans les zones infectées par le CCHFV, une surveillance virologique continue des animaux domestiques et sauvages et une prévention chez les éleveurs ou les professions à risque.

En l’absence d’un vaccin, la gravité possible de la maladie justifie son inscription dans les maladies prioritaires à déclarer à l’OMS. Il s’agit aussi d’une maladie à signalement obligatoire.

Elle n’est pas réglementée au titre de la loi de santé animale mais, dans un contexte « une seule santé », une vigilance est nécessaire quant à la présence des Hyalomma sur les animaux domestiques et sauvages dans les régions à risque.

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