La rougeole que l’on croyait éliminée ou proche de l’être dans nombre de pays, subit une recrudescence de cas. L’identification du virus en cause, en 1954, a permis la fabrication d’un vaccin et l’éradication était pourtant en ligne de mire aux États-Unis. Face à des résurgences de cette pathologie infantile dans les années 1990, le combat contre la rougeole se mondialise, sans efficacité marquée jusqu’à aujourd’hui. 

Deux mille deux cent quatre-vingt-huit. C’est le nombre de cas de rougeole enregistrés aux États-Unis en 2025 (https ://www.cdc.gov/measles/data-research/index.html). Un record vieux de près de trente-cinq ans (1991) vient de tomber, et le coupable du retour en force de cette maladie évitable par la vaccination depuis 1963 serait tout trouvé  : Robert F. Kennedy Jr, antivax notoire, chantre du mouvement MAHA (Make America Healthy Again) et secrétaire à la santé et aux services sociaux de Donald Trump qui, depuis plusieurs mois, multiplie les interventions sur l’inefficacité et la toxicité de nombreux produits biologiques, sape le calendrier vaccinal national et attiserait la méfiance à l’endroit des vaccins.

Attribuer ce triste record à Kennedy est séduisant, mais une lecture attentive des statistiques des Centers for disease control and prevention (CDC) invite à la prudence. Certes, 93  % des 2 288 infectés n’étaient pas vaccinés, mais 44  % d’entre eux avaient entre 5 et 19 ans, 30  % plus de 20 ans. Étant donné que les enfants sont vaccinés contre la rougeole à l’âge de 12 à 15 mois puis entre 4 et 6 ans aux États-Unis, il est mathématiquement impossible que les propos de Kennedy soient à l’origine de cette flambée de cas. C’est sans compter que le Canada voisin vient de perdre sa certification d’élimination de la maladie, situation qui a déjà concerné le Cambodge, le Maroc et la Grande-Bretagne en 2024, et que nous étions en pandémie de rougeole au moment où le SARS-CoV- 2 a frappé, depuis au moins 2015, avec pas moins de 900 000 cas et 207 050 décès dans le monde en 2019.

Décryptage par l’Histoire d’une pathologie virale ubiquiste et «  sans fin  » dont les rebonds semblent faire l’objet d’une étrange amnésie collective.

Enjeu de santé publique aux États-Unis

Dans les années 1950, la «  première maladie  », celle que l’on attrape avant toutes les autres et à laquelle on échappe difficilement (le virus à ARN à son origine est, comme le SARS-CoV- 2, transmis par voies aériennes et ultracontagieux  : une personne peut en contaminer 18 à 20 autres), n’est pas pour autant un simple passage obligé de l’enfance marqué par une éruption cutanée assez caractéristique souvent précédée d’une forte fièvre (fig. 1). Morbidité et surtout mortalité rougeoleuses ont commencé à chuter dans les pays industrialisés dès le début du XXe siècle, en conséquence de l’amélioration des conditions de vie, mais les complications restent alors nombreuses. Dix à 20  % d’entre elles nécessitent une hospitalisation (pour pneumonie, encéphalite) quand elles ne laissent pas des séquelles à vie (complications neurologiques, cécité). À l’époque, les premiers antibiotiques ne servent qu’à limiter la portée de certaines surinfections bactériennes.

L’isolement du Morbillivirus responsable, en 1954, dans le laboratoire bostonien du Prix Nobel de médecine et de physiologie John Enders, permet de mettre au point un vaccin. Une demi-douzaine de produits voit le jour entre 1963 et 1965, développés aux États-Unis, mais aussi en Europe de l’Est, au Japon. Aux États-Unis toujours, la mise sur le marché de ces premiers immunisants transforme la maladie en «  question de santé publique  ». Washington surfe sur la vague d’un récent triomphe vaccinal, contre la poliomyélite, et se plaît à penser qu’une politique de vaccination massive contre la rougeole sera rentable, réduisant à leur strict minimum les hospitalisations (encore au nombre de 48 000 en 1950).

La pathologie infantile, ou plutôt son évitement, s’impose rapidement comme un lieu de concurrence scientifique en pleine guerre froide. USAID, l’agence des États-Unis pour le développement international mise sur pied par John F. Kennedy en 1961, vante les mérites de la supériorité technologique américaine et soutient rapidement un programme de contrôle de la rougeole et d’éradication de la variole dans dix-huit pays d’Afrique de l’Ouest qui viennent d’obtenir leur indépendance. Arme préventive, diplomatique et économique pour la première démocratie du monde, la vaccination antirougeoleuse semble promise à un brillant avenir. Forts de produits jugés sûrs et efficaces, les épidémiologistes des CDC promettent «  l’éradication locale  » de la maladie, du sol états-unien, dès 1967.Reste que les contaminations repartent à la hausse dès 1970 - 1971, une reprise qui oblige à réévaluer les cibles de vaccination (on tablait initialement sur la moitié d’une population donnée, sur le modèle de la lutte antivariolique), à s’interroger sur l’efficacité de certains des produits employés et du calendrier vaccinal initial (on décide bientôt de de stopper les injections avant 12 mois pour éviter tout conflit avec les anticorps maternels avant d’introduire une seconde dose).

Politiques d’élimination et risque pandémique à l’ère de la santé globale

En 1971, le microbiologiste américain Maurice Hilleman met au point un vaccin trivalent (rougeole, oreillons et rubéole [ROR]) qui séduit pour son côté pratique. Il est toutefois relativement coûteux et la vaccination de masse ne fait pas forcément partie des priorités du gouvernement fédéral états-unien dans les décennies qui vont suivre. Si sous Jimmy Carter, démocrate pro-vaccin, un programme «  d’élimination nationale  » de la maladie est relancé (1978), l’arrivée du républicain Ronald Reagan amoindrit les subsides alloués à la santé publique malgré des défis infectieux d’envergure, dont la pandémie de VIH/Sida.

Entre 1988 et 1992, près d’un tiers des pays qui partagent des données épidémiologiques avec l’Organisation mondiale de la santé (OMS), une cinquantaine environ, s’inquiètent des résurgences de la pathologie infantile. La grande majorité n’a pas encore de plan d’élimination mais a routinisé la vaccination antirougeoleuse. Au sein des nations jusque-là moins enclines à cette systématisation, dont la Grande-Bretagne et la France qui ont continué à essuyer des épidémies régulières, les pédiatres prônent un changement de cap.

Coup de semonce et porteuse de réformes, la pandémie transforme le plan états-unien en ambition continentale d’élimination nationale puis régionale, et le slogan «  Making measles history  », scandé à l’unisson par Washington, Ottawa, La Havane et Brasilia fait des émules. Les calendriers à deux doses se généralisent au milieu des années 1990, sous l’égide de la santé globale naissante, ce paradigme qui vante les mérites de l’éradication et veut «  répondre  » à toutes sortes de menaces infectieuses, «  émergentes  », «  réémergentes  » et globalisées (du VIH/Sida à la grippe H1N1) au moyen de technologies de pointe, dont des vaccins.

À l’heure des hésitations vaccinales

La fin annoncée de la rougeole va pourtant se heurter à maints obstacles. En février 1998, tandis que le Canada obtient son certificat d’élimination de la maladie, le Lancet publie un article du gastroentérologue londonien Andrew Wakefield, qui suggère un lien entre autisme et vaccination antirougeoleuse. Les tabloïds britanniques s’emparent de ses conclusions au lendemain de la crise de la vache folle, qui a alimenté la méfiance du public à l’endroit de la bénévolence de l’état. En France, on assiste concomitamment à l’arrêt brutal, en octobre 1998, d’une ambitieuse campagne de vaccination contre l’hépatite B, une décision qui répond à l’activisme de victimes présumées et à l’anxiété de médecins confrontés à un nombre inusité de sclérose en plaques. Le scandale du sang contaminé a miné la confiance envers les politiques bien avant que les réseaux sociaux ne deviennent de formidables outils à rumeurs et à complots. 

Les «  hésitations vaccinales  », dont on commence à s’émouvoir dans les cercles experts, voilent d’autres réalités signifiantes. La densification des calendriers vaccinaux (varicelle, Human papillomavirus [HPV], etc.) met les programmes d’immunisation en compétition les uns avec les autres  ; la fatigue vaccinale des parents comme des professionnels de santé se double de défis budgétaires susceptibles d’entraîner des sélections pour d’autres raisons qu’un refus convaincu. L’élimination de la rougeole par la vaccination rencontre des problèmes tant d’acceptabilité que d’accessibilité – en France, le ROR n’est remboursé que depuis 1999 (prise en charge par l’Assurance maladie à 100  % jusqu’à l’âge de 17 ans, puis à 65  %).

On le sait depuis au moins le début du XXe siècle, l’incidence de la rougeole augmente avec la pauvreté, la promiscuité, en situation de migration forcée, avec les crises, lors des guerres... On sait encore que la vaccination ne mène pas forcément à une pleine immunisation lorsqu’elle est administrée à des enfants carencés, ceux-là même qui sont les plus exposés au risque de contamination. C’est en partie pour cette raison que l’infection reste une des principales causes de morbidité et de mortalité en Afrique subsaharienne, région pour laquelle on cherche à développer un vaccin adapté aux moins de 9 mois… depuis 1964.

Pour le dire autrement, la vaccination de tous n’est pas une panacée (si tant est qu’elle soit atteignable), d’autant moins que des voix en infectiologie, en immunologie, en santé publique, s’élèvent depuis quelques années pour tirer une sonnette d’alarme  : il se pourrait que, introduite il y a plus de soixante ans, elle ait eu un impact sur le virus qui se serait «  adapté  », à défaut de muter, obligeant à penser le développement d’une nouvelle génération de produits biologiques et éventuellement l’introduction d’une troisième dose, forcément onéreuse, dans les calendriers en vigueur. 

Indigence de la santé publique mondiale et amnésies

En 2019, l’OMS épinglait sur sa liste des dix principaux «  dangers  » pour la santé mondiale le scepticisme vaccinal. Dès 2020, Genève avertissait aussi des dangers d’une chute des vaccinations de routine du fait de mesures de confinement drastiques. Trois ans et près de 70 millions de doses antirougeoleuses non distribuées plus tard, les contaminations ont explosé – on a là un élément d’explication aux données états-uniennes de 2025. Les taux mondiaux de primovaccination ne s’en sont pas encore relevés  : 84  % en 2024 contre 86  % en 2019. On estime qu’il faut au moins 95  % de vaccinés au sein d’une communauté donnée pour espérer atteindre l’immunité de groupe.

Les vaccinations, et les immunisations, contre la rougeole qui n’ont pas eu lieu dans les dernières années sont en parallèle le résultat –et le baromètre – d’une santé publique en sursis, première victime des coupes budgétaires et de la néolibéralisation des systèmes publics de santé, et d’un tournant vaccinal de la santé mondiale qui n’a les moyens de ses ambitions. Les vaccinations sont bien en deçà des cibles aussi bien à Liverpool (taux moyen à 75  %), qui souffre des déboires du National Health Service, qu’auprès des minorités ethniques du Laos (moins de 50  % du côté des Hmongs) ou dans les quartiers métissés de Minneapolis (où seuls 31  % des enfants d’origine somalienne seraient protégés).

La rhétorique du «  retour  » (de la rougeole) sied à la santé globale  : elle est censée rassembler, maintenir autorités sanitaires et populations sur le qui-vive  ; elle justifie des politiques de «  préparation  » face à des menaces (ré)émergentes. Mais elle entretient aussi un oubli qui empêche de penser l’infection virale en maladie sociale, une infection qui, on l’a découvert à la veille du Covid, entraîne une amnésie immunologique, un amenuisement de la capacité de l’organisme à se défendre contre les attaques microbiennes en général, des années durant, handicapant l’avenir des enfants les plus vulnérables. Il est temps de donner une histoire à la rougeole, et d’y prêter attention.

Laurence Monnais est l’auteure de deux ouvrages sur le sujet  : Vaccinations. Le mythe du refus  (2019) et Ces vaccinations qui (n’)ont (pas) eu lieu (2024).
Encadre

Repères chronologiques

  • 1954  : isolement du morbillivirus rougeoleux par John Enders

  • 1963  : mise au point des premiers vaccins antirougeoleux (monovalents)

  • 1971  : mise sur le marché du premier vaccin trivalent rougeole-oreillons-rubéole (MMR I)

  • 1978  : déclaration de politique d’élimination nationale de la rougeole aux États-Unis

  • 1986  : introduction de la vaccination antirougeoleuse dans le calendrier vaccinal français

  • 1988 à 1992  : pandémie de rougeole

  • 1989  : introduction d’une seconde dose de vaccin contre la rougeole dans le calendrier vaccinal états-unien

  • 2000  : les États-Unis obtiennent leur certificat d’élimination de la rougeole

  • 2016  : les Amériques sont déclarées région «  sans rougeole  »

  • 2015 - 2019  : pandémie de rougeole

  • 2019  : Science et Nature évoque l’amnésie immunologique provoquée par la contraction de la rougeole

  • 2026  : les Etats-Unis sont sur le point de perdre leur certificat d’élimination de la rougeole

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