Le 16 avril 1943, Albert Hofmann, chimiste du laboratoire Sandoz, cherche un stimulant pour la circulation sanguine. Il décide de se pencher sur l’acide lysergique, une substance qu’il a laissée de côté cinq ans auparavant car elle n’avait apporté aucun résultat concluant. Tout en la manipulant à nouveau, il se frotte les yeux… Après quelques minutes, il est pris d’étourdissements, suivis par des sensations euphorisantes et des hallucinations très colorées. Sans le savoir, il vient de tester sur lui-même une infime quantité de LSD (diéthyllysergamide), substance qui va devenir la drogue mythique des années 1960, les années « hippies ».
Or cet acide lysergique est un dérivé de l’hydrolyse de l’ergotamine, un alcaloïde présent dans l’ergot, champignon qui infecte les céréales et particulièrement le seigle. On le connaît pour être responsable pendant tout le Moyen Âge de folies collectives nommées « mal des ardents » ou plus souvent « feu de saint Antoine ».
Mais pourquoi saint Antoine ?
Saint Antoine est le fondateur des ordres monastiques. Le premier qui, vers les années 250 après Jésus-Christ, abandonne une vie aisée pour aller vivre avec un ermite dans le désert égyptien. Il passe deux ans en prières et en travaux manuels, ne prenant qu’un repas par jour. C’est là aussi qu’il commence à être tenté par le démon, qui lui suggère toutes sortes de désirs impurs...
Il comprend rapidement qu’il ne peut surmonter ces moments difficiles que grâce à la pénitence et au jeûne. Mais il se persuade aussi qu’il ne peut trouver le vrai bonheur que dans la solitude avec Dieu. Il décide donc de se rendre plus loin encore, seul cette fois, pour habiter dans une grotte, un ancien sépulcre creusé à l’époque des pharaons, afin de mieux domestiquer son corps.
Tous les six mois, un frère lui apporte un sac de farine (de seigle, c’est important !), du sel, des dattes et de l’eau. Ce sont les seuls aliments qu’il accepte de manger, entrecoupés de grandes périodes de jeûne dans une prière intense. Mais le démon revient tout de même le tyranniser. Il l’attaque surtout la nuit avec ses troupes de diables qui pénètrent dans le tombeau. Ils ont des têtes de bêtes sauvages, de lions, de loups, d’oiseaux de proie et de serpents. Ils le piquent, lui déchirent les chairs. Il perçoit également des visions de femmes lascives, lubriques, qui viennent le tenter, lui suggérant combien la vie peut être agréable dans le péché le plus abject et le plus bestial (fig. 1).
Un matin, le moine chargé de son ravitaillement le trouve en sang, avec de nombreuses plaies sur les mains et les pieds, manifestement horriblement douloureuses. Antoine semble presque comateux, se tenant le ventre, déchiré par d’intenses brûlures. Le moine le prend sur son dos et l’amène à l’église pour qu’il reçoive des soins.
À peine remis, Antoine (dont la constitution est quand même robuste !) n’a qu’un seul désir : retourner dans son ermitage. Il est sûr d’avoir remporté le combat contre le Malin et va enfin pouvoir jouir de la paix. Il change alors de retraite et s’enfonce encore plus profondément dans le désert égyptien, trouve un bâtiment abandonné, ancien fortin des sables, sur la rive orientale du Nil, où il s’installe pour vingt ans. Rien de moins ! Là encore, un moine vient le nourrir, tous les six mois.
Sa réputation de saint homme menant un combat épique contre le démon s’est répandue. Des disciples veulent l’approcher, mais ne pouvant franchir les murailles de sa retraite, ils restent hors les murs, tout en percevant à l’intérieur les cris de ses combats. Et il faut bien du temps pour qu’Antoine accepte enfin de voir d’autres humains. C’est alors que commence sa période d’enseignement : celui-ci est fondé sur l’ascétisme – on s’en serait douté ! –, seule arme valable pour lutter contre les tentations des démons, selon lui.
Sous son influence, le désert se transforme en une véritable ruche, peuplée de moines circulant dans tous les sens, mais qui désirent ardemment, eux aussi, renoncer au monde pour devenir les élèves du Maître. C’est pour cela qu’on célèbre encore aujourd’hui saint Antoine comme le véritable fondateur de la vie monastique.
Effets de l’ergot de seigle
L’ergot de seigle est maintenant bien connu : ce champignon parasite de la plante du groupe des ascomycètes (Claviceps purpurea pour les puristes) contient des alcaloïdes aux passionnantes propriétés, en particulier celles d’entraîner la vasoconstriction des petites artères. C’est-à-dire que, sous l’action pharmacologique des dérivés de l’ergot de seigle, les artérioles du cerveau, des extrémités des membres, celles irriguant l’intestin se contractent et se resserrent jusqu’à empêcher le sang d’y circuler. Ainsi vont s’exprimer de nombreux signes regroupés sous le nom d’ergotisme. Les mains et les pieds deviennent froids, et les tissus non vascularisés peuvent aller jusqu’à la gangrène, ce qui provoque des douleurs épouvantables. Dans le ventre, c’est une sensation de brûlure intense, comme si on était consumé par un brasier interne. Dans le cerveau, ce sont des hallucinations plus ou moins importantes, toujours négatives ou effrayantes, étayées bien entendu par le vécu du malade.
Feu de saint Antoine, ou mal des ardents
L’ingestion de seigle contaminé a été un fléau pendant tout le Moyen Âge. Des villages entiers devenaient fous. L’ergotisme s’appelait alors le « mal des ardents » tant les gens semblaient être brûlés par un feu interne, qui les faisait se répandre dans les rues en hurlant leur douleur. Ce mal était aussi nommé le « feu de saint Antoine », car le souvenir de ce moine était présent dans tous les esprits religieux en ce temps-là. Tous avaient en tête les horreurs que Satan lui suggérait et, bien entendu, en ces temps mystiques, l’intervention du diable était une évidence. Si bien que beaucoup de ces malades furent accusés de possession diabolique et condamnés au bûcher par les autorités ecclésiastiques.
Toute l’Europe était touchée. Il existe plusieurs descriptions magnifiques de l’ergotisme aux Xe et XIe siècles. Mais il faut attendre le XVIe siècle pour que le rapprochement soit fait entre ce feu de saint Antoine et le seigle ergoté. Il est intéressant de noter, au passage, que depuis déjà longtemps les sages-femmes avaient compris que l’ergot à faible dose pouvait hâter le travail des femmes en couches et qu’elles savaient l’utiliser, sans pour autant avoir fait le rapprochement avec les épouvantables intoxications alimentaires.
Ce n’est qu’à partir des années 1650 qu’on surveille les récoltes et crible le seigle pour faire diminuer ces « épidémies ». Cela n’empêche pas quelques résurgences, même relativement récentes : en 1951, en France, à Pont-Saint-Esprit, le feu de saint Antoine a fait 7 morts, 50 patients ont été hospitalisés en psychiatrie et 250 ont présenté des symptômes physiques plus ou moins sévères. Le « pain maudit » avait encore frappé !
On comprend mieux la triste vie de saint Antoine, ermite du désert qui ne recevait de la farine que tous les six mois : le pauvre malheureux ne pouvait manger que des galettes fabriquées avec cette farine de seigle ergoté, ce qui provoquait des douleurs, des plaies aux extrémités par vasoconstriction périphérique et des hallucinations d’« enfer ». Comme il mangeait peu, il n’en est pas mort. Et comme il l’a bien compris lui-même, le jeûne restait son salut. Jeûne et prières, et tout rentrait dans l’ordre ; la vie de saint était donc salvatrice... Qu’il fasse bombance en mangeant une galette de seigle, et Satan revenait à cheval sur ses ergots...
Des reliques voyageuses
En 311, l’empereur Maximin décide de lancer une expédition punitive contre les chrétiens d’Alexandrie, et des persécutions ont lieu. Saint Antoine, que le destin de martyr n’effraie pas, voire attire, se rend dans la ville pour secourir ses frères qui sont emprisonnés ou conduits aux travaux forcés dans les mines. Malgré ses efforts, il n’est pas arrêté, ni même inquiété par les Romains, ce qui pour un homme de sa trempe ressemble presque à un camouflet... Sa vocation de martyr étant contrariée malgré tous ses efforts, il doit quitter la ville et, quelque peu penaud, s’en retourne encore plus loin dans le désert cacher son désarroi, au mont Colzim cette fois, à deux pas de la mer Rouge.
Mais la présence d’un tel homme est comme un aimant, et de nombreux disciples viennent à nouveau le rejoindre. Pourtant, il semble que, la vieillesse venue, il soit moins soumis à la tentation diabolique, et il meurt à l’âge de 105 ans (ce qui confirme que l’ascétisme est un gage de longue vie !), paisiblement, entouré des moines qui se réclament de son enseignement, pour être enterré dans un lieu tenu secret.
Quand survient l’invasion arabe, il faut bien protéger les reliques du saint et leur faire quitter Alexandrie. On raconte que c’est une révélation qui indique la localisation de sa tombe dès 531. En fait, comme tous les secrets transmis pendant des siècles de bouche à oreille, ce lieu est devenu un secret de Polichinelle. Et il suffit de suivre dans le désert les pèlerins qui vont se recueillir sur sa tombe pour savoir où elle se situe. Ces saintes reliques, crâne et ossements divers, sont donc déterrées, transférées à Alexandrie où elles restent pendant un siècle, puis mises en lieu sûr dans une châsse à Constantinople en 635 pour leur éviter la profanation. Mais le crâne d’Antoine comme ses fémurs et autres métatarses n’avaient pas fini de voyager. Ils sont subtilisés lors de la première croisade par un seigneur d’un modeste fief des Alpes qui les rapporte dans un petit village du Dauphiné, prenant alors rapidement le nom de Saint-Antoine-en-Viennois.
Et là, miracle ! Le village perdu devient rapidement un lieu de pèlerinage très couru, et par qui ? Par ceux qui ont été atteints ou qui redoutent le mal des ardents, c’est-à-dire le fameux feu de saint Antoine, car une épidémie épouvantable vient de sévir en Dauphiné. Ce qui prouve bien que les gens du peuple, dans leur grande sagesse, ont bien fait, dès les temps les plus anciens, le rapprochement entre leurs maux et le calvaire du saint sans pour autant que l’ergot du seigle ne soit incriminé d’aucune façon.
Le soin de ces malades entraîne la fondation, au XIIe siècle, d’un hôpital, puis d’un ordre de moines pour s’en occuper, les Antonins, qui essaiment dans toute l’Europe, où ils fondent plus de 350 hôpitaux. Ces moines font la quête pour nourrir leurs patients et ils obtiennent le privilège de se faire accompagner d’un cochon à clochette, car le porc est pour les fidèles le moyen le plus simple et le meilleur marché de faire un don en nature. Les moines les laissent courir en liberté, la clochette autour du cou, tout simplement pour les retrouver facilement. Voilà pourquoi on représente saint Antoine avec un petit cochon à clochette (fig. 2) par assimilation à l’ordre des moines qui se réclament de lui. Lui-même n’a pourtant vraisemblablement jamais possédé de cochon !
Histoire inspirante pour les artistes
L’histoire de saint Antoine apparaît comme l’une des préférées des artistes. Un peu comme celle de Faust. Velásquez, Bosch, Pieter Bruegel, Salvador Dalí, Max Ernst, Grünewald, Chassériau... ont cherché à représenter les affres de la tentation de saint Antoine. Bosch, en particulier, s’en est inspiré pour réaliser l’un de ses plus fameux triptyques avec tous les monstres dont il a le secret. Il faut dire que le personnage s’y prête ; il a un côté « photogénique ». Ermite solitaire, il est en conflit permanent avec le démon qui le cherche de toutes les façons possibles. Et les puissances de l’enfer, quand elles apparaissent aux hommes, cela inspire...