Jean-Nicolas Corvisart-Desmarets (figure) a vu le jour le 15 février 1755, à Dricourt, sur les terres ardennaises familiales. Il est le deuxième enfant, après Pierre Louis Honoré et avant Anne Nicole. En 1762, Jean-Nicolas est confié à un oncle maternel, curé de Wimille dans le pays de Boulogne-sur-Mer. Pendant cinq ans, il reçoit une éducation religieuse qu’il s’empresse d’oublier, mais il a appris le latin. À 12 ans, ses parents l’inscrivent au collège Sainte-Barbe, à Paris, pour terminer ses humanités. Ils espèrent qu’il poursuivra la tradition familiale et travaillera dans la magistrature. D’ailleurs, dès la fin de ses études, il intègre l’étude parisienne de son père en tant que clerc.
Au hasard d’une promenade dans la capitale, il découvre un cours d’Antoine Petit, professeur d’anatomie au Jardin du roi. Et c’est une révélation ! Convaincu qu’il a trouvé sa voie, Jean-Nicolas s’inscrit à la faculté de médecine en 1777.
Un élève brillant qui choisit une carrière médicale
Pour payer ses études, il accepte tous les travaux possibles en milieu médical : attaché au service des salles, infirmier, démonstrateur pour le chirurgien Pierre-Joseph Desault et pour le médecin Louis Desbois de Rochefort. Devenu l’élève préféré de ces deux professeurs, il hésite entre la médecine et la chirurgie. Figurant parmi les meilleurs élèves de la faculté de Paris, il prolonge ses études d’une année pour accéder au titre de docteur régent, en 1782. Cela lui permet d’exercer à l’hôpital et d’enseigner.
En plus de son activité à la faculté, il soigne les pauvres de la paroisse Saint-Sulpice. Son souhait est de devenir médecin-chef pour être à l’aise financièrement. L’occasion se présente lorsque Suzanne Necker, l’épouse du ministre, cherche deux jeunes médecins pour l’hospice qu’elle vient de créer rue Vaugirard. Deux des meilleurs élèves sont engagés : Jean-Nicolas Corvisart et Jean-Noël Hallé (lire « Jean-Noël Hallé, une carrière médicale hors normes » dans La Revue du Praticien de septembre 2025). Malheureusement, lors d’une visite, elle les renvoie tous les deux en raison de leur refus de porter la perruque à marteaux. Corvisart a alors la chance d’être sollicité par le moine supérieur de l’hôpital de la Charité où il succède à Desbois, décédé prématurément, en 1787.
Un professeur réputé et reconnu
En tant que chef de service, il impose une nouvelle approche de la médecine. Il crée, en 1796, l’École de clinique médicale sur le modèle de la clinique chirurgicale de son maître Desault. Il adopte la méthode anatomoclinique, fondée sur l’observation et le raisonnement. Il impose à ses élèves un apprentissage au lit du malade, la tenue d’un dossier selon l’idée de Cabanis, le recueil des antécédents, l’examen clinique quotidien et complet fondé sur les cinq sens, toujours sous le contrôle du professeur… et en cas de décès, la pratique de l’autopsie afin d’établir des corrélations entre les signes et les lésions, méthode chère au jeune Xavier Bichat. Corvisart fait construire, à cet effet, un amphithéâtre au sein de l’hôpital. En préface de son livre publié en 1808, Corvisart écrit : « C’est à la lecture des ouvrages de Stoll, quand je commençai à me livrer à l’enseignement de la médecine clinique, que j’en dois la première idée. » L’examen clinique devait aboutir à une « éducation médicale des sens ». Il s’approprie également la percussion décrite par Leopold Auenbrugger, proche collaborateur de Maximilian Stoll, professeur de médecine à Vienne.
Corvisart décide de former une élite médicale, en créant un concours d’externat en 1802, puis d’internat en 1803. Sa méthode s’impose rapidement dans le domaine médical, ce qui lui vaut une reconnaissance professionnelle. Les noms de plusieurs de ses élèves restent connus, comme Dupuytren ou Esquirol. Les innovations cliniques qu’il applique en cardiologie ont certainement inspiré son élève Laennec pour l’invention du stéthoscope en 1816.
Un destin lié à son impérial patient
Corvisart est sollicité par Napoléon Bonaparte ; une rencontre qui bouleverse sa vie.
Une première consultation déterminante
Au début de l’année 1800, peu de temps après son coup d’État, le consul Bonaparte se plaint de troubles digestifs. Sur la recommandation de divers membres de son entourage, il consulte successivement Sue, Pinel, Portal et Desgenettes. Il est déçu par leur inefficacité et surtout hostile à tous leurs remèdes. Devant l’aggravation des maux devenus de véritables douleurs abdominales aiguës et angoissantes, il sollicite Corvisart, alors âgé de 46 ans, début juillet 1801.
Ayant eu connaissance du profond dégoût de son futur patient pour les remèdes, « le moderne Hippocrate » ne lui prodigue que des conseils d’hygiène alimentaire : éviter la prise rapide des aliments, adopter une régularité des horaires de repas, etc. Napoléon est enchanté et le rappelle encore à Sainte-Hélène : « La sagacité de Corvisart me charma. Je vis qu’il avait pénétré ma structure ; que c’était le médecin qui me convenait. Je me l’attachai, et le comblai de biens. »1
Attribution d’un poste de confiance
De médecin personnel de Napoléon Bonaparte, Corvisart accède progressivement à des postes administratifs de plus en plus éminents : « médecin du gouvernement » (12 juillet 1801) chargé de conseiller le Premier consul sur les questions de santé, puis « Premier médecin de Leurs Majestés Impériales et Royales » (août 1804). Napoléon, peu intéressé par les affaires de santé publique au début de son règne, attribue toute sa confiance à son médecin personnel. Corvisart devient l’équivalent d’un ministre de la Santé actuel. Pour faciliter sa tâche, il s’entoure de médecins et de pharmaciens de haut niveau. Il les choisit en fonction de critères personnels : reconnus par leurs pairs, apolitiques, plutôt âgés, non militaires… tout pour préserver son influence auprès du chef d’État. L’Empereur n’impose que deux militaires : Alexandre-Urbain Yvan et Pierre-François Percy.
Un réformateur de la médecine française
Trois amis figurant parmi les meilleurs élèves diplômés en médecine, en 1778 à Paris, Fourcroy, Corvisart et Hallé, s’unissent pour réformer l’enseignement mais aussi instaurer un art de guérir plus moderne, à partir de 1794.
Unanimement opposés à la réintégration des locaux de l’ancienne faculté de médecine, rue de la Bûcherie, les médecins décident d’occuper le bâtiment rue de l’École de médecine, construit à la demande des chirurgiens, qui souhaitent une formation indépendante. En contrepartie, il est décidé d’un enseignement et d’un diplôme communs aux médecins et aux chirurgiens.
Les principes de la loi du 10 mars 1803 portée par Fourcroy posent officiellement les fondements de la médecine moderne. Certaines pratiques ont perduré deux siècles : exercice de la médecine après obtention d’un doctorat unique, droit d’exercer sur tout le territoire, réorganisation au sein de l’université (1808).
La médecine des organes remplace celle des symptômes et des classifications. Grâce à toutes ces réformes, la médecine française devient une référence européenne.
Un professeur de médecine peu prolifique
Qu’il n’ait publié que sept ouvrages, traités, mémoires ou essais, de 1789 à 1808, peut paraître surprenant pour un « grand patron » de la médecine. Son élève, Laennec, dans une lettre à son père, écrivait à ce propos : « Monsieur Corvisart est trop paresseux pour faire un ouvrage bien qu’il soit le coryphée de la médecine moderne. »2
Parmi ses principaux écrits peuvent être retenus :
- un ouvrage posthume en reconnaissance de son maître Desbois, intitulé Cours élémentaire de matière médicale, en 1789 ;
- un livre sur les aphorismes du Dr Stoll ;
- l’Essai sur les maladies et les lésions organiques du cœur et des gros vaisseaux (1806), considéré comme le premier traité moderne de cardiologie, plusieurs fois réédité. La couverture précise qu’il s’agit d’« extraits des leçons cliniques de J.N. Corvisart, publié sous ses yeux par C.E. Horeau » ;
- la Nouvelle méthode pour reconnaître les maladies internes de la poitrine par la percussion de cette cavité (1808). Par honnêteté, Corvisart précise qu’il a « traduit du latin et commenté » le livre publié en 1763 par Auenbrugger. Il note dans l’introduction : « Je ne la connaissais pas quand je commençai à enseigner la médecine clinique et je peux affirmer que ce procédé était sans doute à peu près ignoré dans les écoles par le très grand nombre des médecins. » En réalité, il a largement enrichi cet ouvrage, qui ne comptait qu’une centaine de pages en latin et plus de 500 dans sa traduction française, avec des exemples cliniques et des preuves.
Il aime tellement peu écrire qu’il n’a rien transmis sur les soins prodigués à son plus prestigieux patient, Napoléon. Avec lui, le secret professionnel n’avait aucun souci à se faire !
Une personnalité difficile et une avidité pour les titres honorifiques
« Honnête et habile homme, seulement un peu brusque », c’est ainsi que Napoléon qualifie son médecin personnel, probablement en raison de ses reparties sur un ton vif et direct. « On lui reprochait même parfois de ne pas adoucir la vivacité de quelques-unes de ses rudes sorties et de ne pas réprimer une brusquerie, que certaines circonstances pouvaient justifier. »3 Il est aussi dur envers ses patients qu’offensant vis-à-vis de ses collègues.
Imbu de sa personne et ambitieux, Corvisart a pu assouvir ses désirs grâce aux bonnes grâces de son principal patient. Il est fier de rappeler tous ses titres sur la couverture de ses livres : officier de la Légion d’honneur, premier médecin de l’Empereur, commandeur de l’Ordre royal de Hollande, baron d’Empire, membre de l’Institut impérial et de l’Académie royale de médecine, commandeur de l’Ordre de la Réunion, professeur de médecine clinique à l’École de Paris et au Collège de France... Il est aussi membre de la plupart des sociétés savantes de l’Empire. En revanche, Napoléon ne lui accorde pas le titre de comte.
De gros besoins financiers
Dès son entrée dans la vie active, Jean-Nicolas Corvisart cherche à faire fortune. On estime à environ 60 000 francs ses revenus annuels. Un médecin habituel touche en moyenne 2 à 5 francs d’honoraires, Jean-Noël Hallé en demande 14, et lui 20. Mais il dépense beaucoup pour s’assurer un train de vie très confortable.
Il a une passion pour les tableaux et collectionne les curiosités et les raretés. Napoléon l’a critiqué pour la dépense exorbitante qu’il a consentie pour une canne quelconque ayant appartenu à Jean-Jacques Rousseau.
Il achète un domaine à La Garenne et un autre à Athis-sur-Orge (pour la chasse), un hôtel particulier rue Saint-Dominique à Paris et une propriété à Tournai pour son frère.
On le décrit plutôt mélancolique, mais parfois bon vivant, voire paillard. Il aime les spectacles de musique et la danse. À table, il ne goûte « qu’une chère fine et abondante, préparée par un cuisinier réputé… et ne [boit] que du vin de Champagne frappé de glace ».4 Il aime s’entourer de belles femmes et organise de grandes fêtes qui se terminent parfois en débauche sexuelle. Une fiche à son nom dans les archives de la police précise qu’il « n’était pas de première moralité dans l’ordre des mœurs, mais ne donnait pas à scandale ». Devenu impuissant après une « attaque d’apoplexie », il organise des orgies culinaires, comme le suggère cette invitation : « Mesdemoiselles Fanny la Merdeuse… et Élise la Goinfreuse sont invitées à venir passer la journée, dimanche prochain à La Garenne. Je les prie d’avaler mon entier dévoiement. »
Sur le plan professionnel, Corvisart préfère soigner les personnes de haut rang qu’enseigner aux étudiants, il privilégie ses loisirs plutôt que la pratique de son art.
Un mariage par cupidité
À 37 ans, Jean-Nicolas rencontre une veuve de 40 ans, originaire de Saint-Domingue. Madame de Longpré, née Drouillard, y possède des terres de bons rapports. Le 7 août 1793, elle lui donne un fils, Gustave-Publicola. Ils se marient en 1794, mais l’enfant meurt onze mois plus tard. En 1797, sa femme met au monde une fille mort-née. Les guerres entre la France et l’Angleterre rendent difficile le commerce avec les Caraïbes. Jean-Nicolas décide de divorcer. Son ex-femme, ruinée, l’attaque en justice et obtient une pension à vie. Puis Corvisart mène définitivement une vie de célibataire.
Trahison de son glorieux patient
Fin mars 1814, Napoléon charge Corvisart d’éloigner Marie-Louise et son fils des zones envahies par les alliés qui gagnent Paris. Quelques jours après, l’Empereur apprend qu’il va être exilé sur l’île d’Elbe. Il demande à son médecin d’y conduire sa famille.
Dans une lettre du 11 avril 1814, Corvisart répond que le climat de l’île serait funeste à la santé de l’Impératrice. En réalité, il ne souhaite pas faire ce voyage. Il laisse Marie-Louise et son fils rejoindre l’empereur d’Autriche.
Une fin de vie difficile
Dès 1812, Jean-Nicolas Corvisart souffre d’une hydrocèle de la vaginale. Opéré le 20 avril 1813, il est contraint de respecter une convalescence de plusieurs mois. Rétabli en 1814, il est chargé d’éloigner Marie-Louise de Paris.
Il regagne La Garenne le 14 juin 1815, et le 28, il rencontre pour la dernière fois Napoléon à la Malmaison. Quelques jours après, il est victime d’une attaque d’apoplexie, qui touche sa virilité.
Au printemps 1816, il subit un deuxième ictus, responsable d’une hémiplégie droite.
De gros soucis financiers l’obligent à vendre progressivement ses propriétés à partir de 1818. Ayant besoin d’aide, il adopte Scipion, le fils de son frère aîné, qui hérite du titre de baron mais n’a pas eu de descendance.
Le 9 septembre 1821, une troisième attaque le plonge dans le coma. Son décès est constaté le 18 septembre à 66 ans, quatre mois après celui de Napoléon.
Il repose au cimetière d’Athis-Mons. Son nom reste connu car attaché à une station du métro parisien et à une rue du XIIIe arrondissement de Paris.
2. Ganière P. Corvisart, lettre de 1803. Flammarion, 1951, p. 27.
3. Bourguignon J. Corvisart, premier médecin de Napoléon. Laboratoires Ciba, 1937, p. 27.
4. Touche M. Corvisart, publié par J.-B. Baillière & Fils, 1968. p. 27.
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