Les démences, représentées notamment par la maladie d’Alzheimer (près de 70 % des cas), la démence vasculaire, la dégénérescence fronto-temporale, la démence parkinsonienne ou encore celle à corps de Lewy touchent plus de 1 200 000 personnes en France. Face à leur progression, et au vu de l’éventail limité de traitements disponibles, la prévention primaire apparaît comme une voie prometteuse.
La consommation de café pourrait avoir un effet neuroprotecteur par ses composés bioactifs, notamment la caféine et les polyphénols, en réduisant la neuro-inflammation et le stress oxydatif. Plusieurs études prospectives ont déjà étudié l’association entre café et santé cognitive, mais leurs résultats restent difficiles à interpréter, avec des divergences sur l’éventuelle relation dose-effet : pour une haute consommation de café caféiné, certaines études suggèrent même un risque accru, quand d’autres trouvent une simple stabilisation des effets neuroprotecteurs.
Plus récemment, une étude de l’American Journal of Clinical Nutrition a recherché dans la cohorte prospective UK Biobank des associations entre le café caféiné nature et le risque de démence ; elle a retrouvé un effet protecteur seulement pour les personnes buvant le plus de café nature (plus de 3 tasses/jour), avec un moindre risque de maladie d’Alzheimer ou apparentée (hazard ratio (HR) = 0,75 ; IC95 % = [0,62 - 0,91]) par rapport aux non-consommateurs. Cependant, cette cohorte s’est basée sur l’évaluation de la consommation de café à court terme, sur une année.
Deux cohortes suivies pendant 40 ans
Pour évaluer les effets cognitifs éventuels de la consommation de café évaluée à long terme, des chercheurs d’Harvard ont utilisé les données de deux cohortes prospectives étatsuniennes suivies sur plus de 40 ans jusqu’en 2023, qui ont évalué régulièrement la consommation de café et de thé de leurs sujets, ainsi que leur déclin cognitif :
- la Nurses’ health study (NHS), lancée en 1976, qui a inclus 121 700 infirmières de 30 - 55 ans. Pour l’étude actuelle, l’inclusion est fixée en 1980 (1re évaluation de la nutrition) ;
- la Health professionals follow-up study (HPFS), qui a commencé en 1986 (début concomitant du recueil de l’alimentation, et donc de l’inclusion dans l’étude actuelle). Elle a recruté 51 529 professionnels de santé masculins âgés de 40 - 75 ans à l’inclusion.
Dans ces deux cohortes, un questionnaire de fréquence de consommation comportant le café (caféiné et décaféiné) et le thé a été administré tous les 2 à 4 ans après l’évaluation alimentaire initiale. Dans ces questionnaires, les sujets devaient préciser à quelle fréquence, en moyenne, ils consommaient chaque type de nourriture ou de boisson en tailles de portion préétablies (pour le café caféiné/café décaféiné/thé, en tasses/jour, 1 tasse correspondant à 237 mL). La consommation de caféine a été déduite des consommations de café, thé, soda et chocolat.
Le critère de jugement principal était la démence, identifié dans les certificats de décès et via l’interrogatoire des patients tous les 2 ans sur la présence d’une maladie d’Alzheimer (ou d’une autre forme de démence) diagnostiquée par un médecin. Les critères de jugement secondaires comportaient une évaluation du déclin cognitif, à la fois subjective (questionnaires développés pour chaque cohorte avec 6 - 7 questions fermées sur la mémoire, l’attention, les fonctions exécutives et visuospatiales ; déclin si score ≥ 3) et objective (tests de la fonction cognitive administrés par téléphone [TICS, EBMT, etc.]).
Les auteurs ont utilisé des régressions de Cox pour estimer le HR du risque de démence par niveau de consommation de café caféiné/café décaféiné/thé, en prenant pour référence le plus bas niveau de consommation dans chaque analyse par boisson. Les HR ont pris en compte les principales caractéristiques démographiques, les antécédents familiaux de démence, l’apport énergétique total, la qualité de l’alimentation, les comorbidités et les facteurs sociaux et liés au mode de vie.
Moindre risque pour le café, mais pas pour le déca
Les résultats sont parus début février 2026 dans le JAMA. Parmi les 131 821 participants inclus dans l’analyse finale et issus des deux cohortes, l’âge moyen [écart-type] à l’inclusion était de 46,2 [7,2] ans dans la NHS, et de 53,8 [9,7] ans dans la NHS ; 65,7 % étaient des femmes. À l’issue d’un suivi médian de 36,8 ans (écart interquartile = [28 - 42]), 11 033 cas de démence ont été identifiés (8,4 % des sujets).
Une consommation plus élevée de café caféiné était associée à un moindre risque de démence : HR = 0,82 (IC95 % = [0,76 - 0,89]) pour les 25 % de personnes consommant le plus de café caféiné (en moyenne, 2,5 tasses/jour), par rapport aux 25 % de sujets en consommant le moins (0 tasse/jour). Le HR restait significatif et similaire pour les 25 % de personnes ayant une consommation un peu plus modérée (1 tasse/jour) : HR = 0,81 (0,78 - 0,85). Le déclin cognitif subjectif était significativement plus faible par rapport aux non-consommateurs seulement parmi les plus gros buveurs, et la consommation de café n’était pas associée au déclin cognitif objectif en fusionnant les cohortes.
La prise de thé a montré la même tendance, avec un HR de démence de 0,86 (0,83 - 0,90) pour le tiers de participants ayant la consommation la plus importante (1 tasse/jour) par rapport au tiers ayant la consommation la plus basse (0 tasse/jour), et un HR de 0,91 (0,86 - 0,96) pour le tiers de personnes à consommation intermédiaire (0,07 tasse/jour). Par contre, le café décaféiné n’était pas associé à un moindre risque de démence, même pour le tiers de participants en consommant le plus (1 tasse/jour).
2 - 3 tasses de café/jour, la dose idéale ?
L’analyse de la relation dose-effet a montré une association inverse non linéaire entre le niveau de café caféiné et celui de thé et le risque de démence. Plus précisément, la consommation de 2 - 3 tasses/jour de café caféiné, ou de 1 - 2 tasses/jour de thé, ou de 300 mg/jour de caféine était associée au moindre risque de démence par rapport aux non-consommateurs, et des consommations plus élevées ne diminuaient pas davantage ce risque.
Des associations non-linéaires similaires ont été observées pour le déclin cognitif subjectif ou objectif, suggérant qu’une consommation modérée de café caféiné (à 2 - 3 tasses/jour, soit environ 300 mg de caféine) serait associée à une cognition optimale. Cependant, les différences cognitives subjectives et objectives entre groupes de consommateurs restaient peu importantes cliniquement.
« Ces résultats suggèrent que la caféine pourrait être le principal agent neuroprotecteur présumé à l’origine des associations observées » , concluent les auteurs. Cependant, ils notent que cette étude observationnelle ne peut pas établir de causalité, ni exclure l’hypothèse d’un facteur de confusion à l’origine des résultats, notamment concernant « les personnes qui se tournent vers le café décaféiné en raison d’une intolérance à la caféine ou d’autres problèmes de santé sous-jacents susceptibles de les prédisposer à un déclin cognitif. »
Mallordy F. Café : bénéfices et risques prouvés. Rev Prat (en ligne) 11 août 2025.
Ribéreau-Gayon A. Café : bon ou mauvais pour la FA ? Rev Prat (en ligne) 24 février 2026.
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