Apparu au début des années 2000, le « chemsex », c’est-à-dire la prise de substances psychoactives lors des rapports sexuels, s’est installée en France parmi les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes (HSH) et continue de s’étendre.
Cependant, la prévalence de l’usage de produits psychoactifs en contexte sexuel au-delà des seuls HSH reste incertaine.
Pour évaluer la diversité des pratiques de « consommation sexualisée » de produits psychoactifs à l’échelle de toute la population française, des chercheuses ont exploité des données inédites de l’enquête Contexte des sexualités en France 2023 (CSF 2023).
Plus précisément, les analyses, qui reposent sur les réponses de 10 202 personnes, se concentrent sur les questions suivantes : « Avez-vous déjà utilisé des drogues ou des produits de synthèse, hors Viagra, pour améliorer vos pratiques sexuelles ? » et « Au cours des 12 derniers mois, quelles substances avez-vous utilisées dans le cadre de pratiques sexuelles ? » (avec 17 réponses possibles dont alcool, cannabis, les autres principales substances illicites, ou un produit inconnu).
Les personnes ayant déclaré avoir consommé exclusivement de l’alcool ou du cannabis ont été analysées séparément de celles qui ont déclaré avoir consommé d’autres produits. Cette distinction a été faite puisque l’alcool et le cannabis sont plus largement consommés en population générale. Le questionnaire s’adressant à l’ensemble de la population, les questions ont été posées sans employer les termes « chemsex » ou « consommations sexualisées », mais en interrogeant factuellement les pratiques.
La consommation de produits psychoactifs en contexte sexuel dans les 12 derniers mois a été mesurée dans trois populations de référence : ensemble de la population ayant déjà eu un rapport sexuel, indépendamment de leurs expériences de consommation ; les personnes sexuellement initiées déclarant avoir déjà consommé un autre produit que l’alcool ou le cannabis ; et enfin celles déclarant avoir déjà consommé ce type de produit au cours des 12 derniers mois. Cette distinction permet d’estimer la prévalence des pratiques de consommation sexualisée selon le degré d’exposition aux substances psychoactives, le premier groupe fournissant un indicateur global en population générale.
Les résultats sont stratifiés selon l’âge, le sexe et le fait d’avoir déjà eu des expériences sexuelles avec une personne du même sexe pour les analyses descriptives, et selon la santé perçue et une échelle de dépression pour les analyses multivariées. Les expériences sexuelles sont mesurées en utilisant les catégories : HSH, femme ayant déjà eu des partenaires femmes (FSF), homme n’ayant eu que des partenaires femmes (HSF), femme n’ayant eu que des partenaires hommes (FSH). Le seuil de significativité était fixé à 0,05.
2,4 % des femmes et 4,6 % des hommes concernés
Les résultats de cette analyse sont parus le 26 mai 2026 dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire . En tout, 2,4 % des femmes et 4,6 % des hommes âgés de 18 à 89 ans déclarent avoir consommé de l’alcool, du cannabis ou d’autres produits psychoactifs en contexte sexuel dans les 12 derniers mois (figure 1). Ces proportions s’élèvent respectivement à 5,0 % et 9,1 % chez les plus jeunes (18 - 29 ans), qui consomment surtout alcool ou cannabis.
La consommation reste élevée (> 5 %) chez les hommes jusqu’à 40 ans. Les FSF déclarent consommer en contexte sexuel plus que les autres femmes : 9,6 %, contre 1,6 % des FSH. Les écarts sont encore plus marqués pour les hommes : 14,2 % des HSH, HSH contre 3,8 % des HSF.
Population ayant déjà consommé des produits hors alcool et cannabis : des spécificités
Lorsque l’analyse est restreinte aux personnes ayant déjà consommé au cours de leur vieun produit psychoactif autre que l’alcool ou le cannabis (figure 2), ce sont alors 30,1 % des femmes et 35 % des hommes qui déclarent avoir consommé un produit dans un contexte sexuel dans les 12 mois (12,2 % et 16 % si l’on exclut l’alcool et le cannabis).
Cette proportion atteint son maximum chez les 18 - 29 ans, en particulier chez les femmes : elles sont 43,2 % à être concernées, contre 38,5 % des hommes. Dans cette tranche d’âge, les consommations concernent surtout l’alcool et le cannabis, cités par 30,1 % des femmes et 22,8 % des hommes. À l’inverse, chez les femmes de 60 à 89 ans, les autres substances psychoactives sont plus fréquentes (31,1 % contre 12,3 % pour l’alcool ou le cannabis).
Enfin, les HSH se distinguent comme les plus exposés : 47,1 % d’entre eux ont consommé un produit en contexte sexuel dans les 12 mois (dont 27,3 % un produit autre que l’alcool ou le cannabis).
Cocaïne, poppers et ecstasy
En dehors de l’alcool et cannabis, le produit le plus utilisé est la cocaïne. Parmi les femmes (FSF et FSH), 30,7 % ont pris de la cocaïne, 23 % ont consommé du poppers, et 17 % de l’ecstasy ou de la MDMA. On retrouve des proportions similaires chez les HSF, mais pas chez les HSH, pour qui le poppers arrive en tête (50 %), suivi de la cocaïne (27,2 %), de l’ecstasy/MDMA (26,4 %), puis des amphétamines (24,7 %).
Populations à risque
Enfin, les analyses multivariées évaluant la prévalence et les odds ratio (OR) de la consommation de produit psychoactif autre qu’alcool ou cannabis en contexte sexuel dans les 12 mois, selon différents critères démographiques et de santé, sont présentés en figure 3. Elles montrent que certaines catégories sont significativement plus à risque :
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les personnes ayant déjà eu un partenaire du même sexe (OR = 4,21 ; IC 95 % = [2,99 ; 5,92] ; p-value < 0,001) ;
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les personnes ayant des symptômes dépressifs très sévères (OR = 4,06 [1,79 ; 9,20] ; p-value < 0,001) ou modérés (OR = 2,46 [1,41 ; 4,27] ; p-value = 0,001) ;
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les hommesversus les femmes (OR = 2,5 [1,73 ; 3,62] ; p-value < 0,001).
Ces analyses confirment le lien entre ces pratiques et la santé mentale : les personnes concernées déclarent plus fréquemment des symptômes dépressifs, sans permettre toutefois de déterminer si l’usage de substances en contexte sexuel conduit à une dégradation de la santé mentale ou si les troubles mentaux préexistaient.
Qu’en retenir ?
En conclusion, les pratiques de consommation sexualisée apparaissent plus fréquentes chez les HSH, et dans une moindre mesure chez les FSF, tandis qu’elles restentassez marginales en population générale ; elles sont plus répandues parmi les individus ayant déjà expérimenté un autre produit que l’alcool ou le cannabis.
Des études qualitatives seraient nécessaires pour mieux comprendre la place de ces pratiques dans les trajectoires de consommation : s’inscrivent-elles dans le prolongement d’usages déjà établis, ou constituent-elles au contraire une porte d’entrée vers la consommation de produits psychoactifs dans d’autres contextes ?
Blanc JV. Chemsex : une pratique qui continue de s’étendre. Rev Prat 2025;75(1):75-9.
Martin Agudelo L. Chemsex : un guide pour accompagner les patients. Rev Prat (en ligne) 8 novembre 2024.
Martin Agudelo L, Nobile C. Chemsex : une montée inquiétante en France ? Rev Prat (en ligne) 8 avril 2022.