L’année 1796 marque une révolution dans le domaine de l’infectiologie, avec la découverte de la vaccination par Edward Jenner. Cependant, il faut attendre encore deux siècles avant que la vaccination ne soit recommandée durant la grossesse. En effet, c’est en 1997 que les États-Unis recommandent officiellement le vaccin antigrippal chez la femme enceinte.1 La grande majorité des pays a ensuite adopté des recommandations similaires après la pandémie de grippe A(H1N1) de 2009.
Enjeux vaccinaux
Un vaccin est une préparation capable d’induire une réponse immunitaire spécifique et durable chez le sujet vacciné afin de le protéger, en cas d’exposition au pathogène, contre l’infection ou d’en atténuer les conséquences. Pour être actif, un vaccin doit contenir a minima un antigène (pathogène, protéine de surface, toxines…) ou une portion de son génome (ARNm) capable de déclencher la réponse immunitaire adaptée.
La vaccination s’est révélée être une mesure préventive efficace à l’échelle collective (éradication de la variole) et individuelle, permettant d’éviter 3,5 à 5 millions de morts par an dans le monde, selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS).2 L’objectif vaccinal au cours de la grossesse est double :3
protéger la femme vaccinée d’infections potentiellement plus sévères du fait de la grossesse (grippe, Covid- 19) ;
protéger le nouveau-né dès la naissance d’infections potentiellement sévères en période néonatale (coqueluche, bronchiolite à virus respiratoire syncytial [VRS]).
Protéger la femme enceinte
Les modifications hormonales observées durant la grossesse favorisent une réponse immunitaire lymphocytaire Th2 (impliquée dans la réponse humorale et anti-inflammatoire) aux dépens des lymphocytes Th1 (impliqués dans la réponse antivirale et pro-inflammatoire). Cette polarisation associée aux modifications cardiorespiratoires observées pendant la grossesse est responsable d’une morbi-mortalité plus importante, notamment en cas d’infections respiratoires.
Protéger le nouveau-né
La naissance marque le passage d’un environnement stérile (poche amniotique) à un environnement riche en micro-organismes. Le nouveau-né est donc confronté au monde infectieux dès sa naissance alors que son système immunitaire est immature et naïf.
Les immunoglobulines de type G (IgG) qu’une femme a produites à la suite d’une infection ou d’une vaccination ont la capacité de traverser le placenta et de conférer une immunité passive et temporaire au nouveau-né. Ce dernier est alors transitoirement protégé contre des infections qu’il pourrait contracter avant sa propre vaccination.
Vaccins recommandés
Les vaccinations doivent être mises à jour avant le début d’une grossesse dans la mesure du possible ; elles peuvent être réalisées au cours d’une consultation préconceptionnelle. Quatre vaccins sont recommandés chez la femme enceinte : vaccin antigrippal, vaccin anticoquelucheux (vaccins inactivés) et plus récemment vaccins anti-SARS-CoV- 2 et anti-VRS.4 - 7 D’autres sont possibles selon les facteurs de risque de la patiente : anti-hépatite B, antipneumocoque, anti-fièvre jaune…7
Seuls les vaccins vivants (antivaricelleux, anti-rougeole-oreillons-rubéole [ROR], BCG) sont contre-indiqués en raison de leur risque minime mais théorique d’infection maternelle systémique avec virémie et passage placentaire.8 Le vaccin contre la fièvre jaune constitue une exception et peut être administré en cas de grossesse si un voyage en pays endémique est envisagé mais ne peut être reporté après la grossesse.
Les vaccins antigrippaux disponibles sont tétravalents, et les données disponibles sur leur sécurité durant la grossesse pour la mère et le fœtus sont rassurantes.9
Depuis 2022, le vaccin anticoquelucheux chez la femme enceinte est recommandé par la Haute Autorité de santé (HAS) à raison d’une injection entre 20 et 36 semaines d’aménorrhée (SA), à répéter lors de chaque grossesse.5 Sans gravité chez l’adulte, les nourrissons de moins de six mois représentent 90 % des cas de décès dus à la coqueluche. En France, le vaccin anticoquelucheux n’est actuellement disponible que sous forme tétravalente, combiné aux valences tétanos, poliomyélite et diphtérie.
La bronchiolite à VRS est une infection virale respiratoire responsable de plusieurs millions d’infections pédiatriques chaque année dans le monde et de plus de 100 000 décès chez les enfants de moins de 5 ans.10 En l’absence de traitement curatif existant, les mesures préventives (médicamenteuses, règles hygiénodiététiques) restent primordiales. Afin de protéger le nourrisson, particulièrement à risque, contre cette infection, deux stratégies sont possibles. La plus ancienne consiste à immuniser directement le nourrisson en lui administrant un anticorps monoclonal (palivizumab depuis 1998, puis nirsévimab depuis 2023.11 L’autre possibilité, introduite en France en 2024, consiste à vacciner la mère contre le VRS entre 32 et 36 SA si cette fenêtre survient durant la période épidémique.6 Les IgG produits par le système immunitaire en réponse à la vaccination peuvent alors traverser le placenta et protéger passivement le nouveau-né. Le vaccin Abrysvo peut être administré en même temps que les vaccins antigrippaux et anti-SARS-CoV- 2, mais un délai de quatorze jours est recommandé entre son injection et celle du vaccin contre la coqueluche.
Une étude récente comparant l’efficacité du nirsévimab et du vaccin Abrysvo suggère une plus grande efficacité du premier dans la prévention des hospitalisations liées au VRS et aux formes sévères de bronchiolite à VRS en population pédiatrique.12 Toutefois, les deux stratégies sont efficaces. Le choix revient donc au couple, après informations complètes et claires délivrées par les professionnels de santé.
Le vaccin contre le Covid- 19 est recommandé à l’automne, quel que soit le stade de la grossesse. En effet, l’évolution et la sévérité d’une infection à SARS-CoV- 2 en cas de grossesse semblent plus sévères, avec un surrisque de mortalité maternelle et de complications gravidiques (prééclampsie, hypertension artérielle gravidique, accouchement prématuré, hémorragie du post-partum…).13
Qui peut les prescrire ?
Depuis août 2023, les professionnels de santé pouvant prescrire et administrer des vaccins ne se limitent plus aux médecins. En effet, la modification des articles R4311 - 5 - 1, R5125 - 33 - 8 -I, R5126 - 0 - 1 -l et D- 4151 - 25 élargit les compétences de prescription et d’administration de vaccins aux pharmaciens, infirmiers diplômés d’État14 et aux sages-femmes.15
Acceptabilité de la vaccination par les femmes enceintes
Près d’une femme enceinte sur cinq se fait vacciner contre la grippe, bien loin de l’objectif de 75 % fixé par les autorités de santé.16 Ce faible taux d’adhésion aux campagnes vaccinales illustre la faible acceptabilité de la vaccination durant la grossesse. Différents facteurs ont été identifiés afin de l’expliquer :
sociodémographiques : un faible niveau socioéconomique est associé à davantage de défiance ;17 - 19
financiers : l’adhésion est plus forte en cas d’accès facile aux vaccins et à un coût moindre ;20,21
confiance vaccinale préexistante : les femmes se faisant vacciner habituellement en dehors de la grossesse le font davantage en cours de grossesse ;22
ressenti de la maladie : les femmes ne s’estimant pas à risque de formes plus sévères ont tendance à moins se faire vacciner.22
À partir de ces constatations, il est possible de proposer différentes approches afin de renforcer l’adhésion aux campagnes vaccinales chez les patientes les plus hésitantes. Le remboursement à 100 % et un accès facilité aux vaccins en officine ou directement en maternité (consultation de suivi, durant une hospitalisation…) sont deux exemples facilement réalisables.
Le principal frein à la vaccination en France reste cependant la défiance vaccinale, qui représente l’une des dix menaces de santé publique, selon l’OMS. Afin de lutter contre cette défiance, il semble indispensable de délivrer, collectivement (via les campagnes des autorités de santé) et individuellement (en répondant aux questions de chaque patiente), une information appropriée et facilement compréhensible et de lutter contre la désinformation médicale. Par ailleurs, une formation spécifique des professionnels de santé sur les recommandations en vigueur est nécessaire.23
Quelles perspectives vaccinales pendant la grossesse ?
Éradiquer des maladies infectieuses comme la variole ou la poliomyélite dans les pays industrialisés, développer en un temps record un vaccin efficace et sûr contre un virus jusque-là inconnu… voilà quelques exemples de succès du monde scientifique dans la lutte contre les maladies infectieuses. Pourtant, plusieurs défis sont encore à relever. De nombreux vaccins sont actuellement en développement pour lutter contre les infections néonatales à streptocoque B, les fœtopathies à cytomégalovirus ou aux arbovirus (l’épidémie de Zika en 2015 a révélé ses conséquences fœtales neurologiques sévères).
Transmis lors de l’accouchement, le streptocoque B a causé près de 100 000 décès néonataux dans le monde en 2020.24 La prévention actuelle repose sur un dépistage systématique par prélèvement vaginal entre 34 et 38 SA et l’administration d’amoxicilline dès l’entrée en travail en cas de portage. Plusieurs vaccins sont en cours de développement, dont deux candidats à un stade avancé. Les premiers résultats, issus d’un essai clinique en phase II, estiment qu’une dose au cours de la grossesse réduirait le risque d’infection néonatale de 75 %24,et la phase III a débuté récemment. L’autorisation de mise sur le marché de ce vaccin pourrait ainsi changer complètement la stratégie prophylactique en la matière.
Incontournable vaccination pendant la grossesse
La vaccination s’est imposée comme une mesure efficace dans la lutte anti-infectieuse. Elle s’est largement démocratisée (accessibilité, prise en charge par l’Assurance maladie dans le cadre de la grossesse, peu de contre-indications) et fait aujourd’hui intégralement partie des stratégies de santé publique en protégeant à la fois la mère et son nourrisson. La défiance vaccinale croissante représente cependant une réelle menace. Les campagnes d’information, l’éducation de la population, la formation et l’implication des professionnels de santé sont primordiales pour faciliter l’adhésion à la vaccination.
2. Vaccines and immunization. https://www.who.int/health-topics/vaccines-and-immunization
3. Omer SB. Maternal immunization. N Engl J Med 2017;376(13):1256‑67.
4. ANSM. Dossier thématique - Vaccination et grossesse. https://ansm.sante.fr/dossiers-thematiques/medicaments-et-grossesse/vaccination-et-grossesse
5. Haute Autorité de santé. Recommandation vaccinale contre la coqueluche chez la femme enceinte. Saint-Denis La Plaine ; 2022. https://www.has-sante.fr/jcms/p_3084228/fr/recommandation-vaccinale-contre-la-coqueluche-chez-la-femme-enceinte
6. Haute Autorité de santé. Recommandation vaccinale contre les infections à VRS chez les femmes enceintes. 2024. https://urls.fr/PR8GME
7. Maltezou HC, Effraimidou E, Cassimos DC, et al. Vaccination programs for pregnant women in Europe. Vaccine 2021;39(41):6137‑43.
8. Kroger AT, Atkinson WL, Marcuse EK; Advisory Committee on Immunization Practices (ACIP) Centers for Disease Control and Prevention (CDC). General recommendations on immunization: recommendations of the ACIP. MMWR Recomm Rep 2006;55(RR-15):1‑48.
9. Herrera Gómez A. Safety and efficacity of influenza vaccine in pregnancy. Rev Enfermeria Barc Spain 2015;38(2):38‑41.
10. Li Y, Wang X, Blau DM, et al. Global, regional, and national disease burden estimates of acute lower respiratory infections due to respiratory syncytial virus in children younger than 5 years in 2019: A systematic analysis. Lancet Lond Engl 2022;399(10340):2047‑64.
11. Haute Autorité de santé. Nirsévimab (Beyfortus®) dans la prévention des bronchiolites à virus respiratoire syncytial (VRS) chez les nouveau-nés et les nourrissons.Recommandation de bonne pratique. https://www.has-sante.fr/jcms/p_3461236/fr/nirsevimab-beyfortus-dans-la-prevention-des-bronchiolites-a-virus-respiratoire-syncytial-vrs-chez-les-nouveau-nes-et-les-nourrissons
12. Jabagi MJ, Bertrand M, Gabet A, et al. Nirsevimab vs RSVpreF vaccine for respiratory syncytial virus–related hospitalization in newborns. JAMA 2026;335(9):787‑98.
13. Wei SQ, Bilodeau-Bertrand M, Liu S, et al. The impact of Covid-19 on pregnancy outcomes: A systematic review and meta-analysis. CMAJ 2021;193(16):E540‑8.
14. Décret n° 2023-736 du 8 août 2023 relatif aux compétences vaccinales des infirmiers, des pharmaciens d’officine, des infirmiers et des pharmaciens exerçant au sein des pharmacies à usage intérieur, des professionnels de santé exerçant au sein des laboratoires de biologie médicale et des étudiants en troisième cycle des études pharmaceutiques - Légifrance. https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000047948973
15. Décrets n° 2023-737 relatif aux compétences vaccinales des sages-femmes et n° 2023-737 du 8 août 2023.
16. Vaux S, Gautier A, Soullier N, et al. Couverture vaccinale contre la grippe des femmes enceintes, propositions de vaccination et étude des déterminants, France métropolitaine, 2019-2021. Bull Epidemiol Hebd 2023;17:338‑46.
17. Callahan AG, Strassberg ER, Rhoades CP, et al. Pregnant women’s opinions and acceptance of influenza and Tdap vaccines. J Womens Health 2002;31(5):656‑64.
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24. Madhi SA, Anderson AS, Absalon J, et al. Potential for maternally administered vaccine for infant group B Streptococcus. N Engl J Med 2023;389(3):215‑27.