Une réaction anaphylactique impose la prescription d’un stylo auto-injecteur d’adrénaline. Mais, face à la multiplication des épisodes climatiques extrêmes, respecter les consignes de conservation recommandées par les fabricants devient difficile. Les conditions réelles de transport et de stockage peuvent en effet altérer l’efficacité du produit. Comment prévenir ce risque en pratique ?

Une étude pionnière

Menée dès 1994, l’étude de Church et al.1 a mesuré l’impact d’une exposition continue à 65 °C de l’adrénaline pendant 164 heures. Dans ces conditions, la dégradation du produit est totale (100 %), le rendant inefficace. En cas d’alternance entre de pics à 65 °C et des retours à température ambiante pendant trois semaines (pour un total de 164 h à température élevée), la concentration de produit diminuait de 57 %.

La chaleur, un ennemi redoutable

Plusieurs études2 tirent la sonnette d’alarme sur les températures réelles mesurées dans les véhicules des professionnels de santé ou des patients. Dans le désert californien, des contrôles ont enregistré des pics à 52 °C dans les boîtes de médicaments non réfrigérées de camions de pompiers. Dans le New Jersey, au milieu de l’été, les températures des compartiments à pharmacie non refroidis des véhicules de secours sont montées jusqu’à 58 °C. Au Royaume-Uni, l’analyse de la température à l’intérieur du sac d’un médecin laissé dans une voiture garée au soleil, sur la plage arrière, a montré qu’elle pouvait atteindre le chiffre record de 80 °C (alors que la température extérieure était de 24 °C).

Le froid bien toléré mais…

En haute montagne ou lors d’expéditions en zones polaires, comment garantir l’efficacité des stylos auto-injecteurs d’adrénaline soumis à des températures négatives ?

Une étude américaine3 s’est penchée sur cette problématique, grâce à une expérience peu banale : les chercheurs ont soumis l’adrénaline à sept cycles successifs de congélation durant 12 heures, suivies de 12 h de décongélation. Des échantillons témoins étaient conservés à température ambiante (environ 23 °C). Après analyse du liquide par chromatographie et spectrométrie de masse, les chercheurs ont constaté que l’adrénaline ne variait que légèrement en concentration par rapport au groupe témoin. Si la stabilité moléculaire de l’adrénaline semble conservée dans ces conditions extrêmes (alpinisme, zones froides), les auteurs mettent en garde : la congélation complète doit être évitée, car lorsqu’il est gelé et solide, le produit devient impossible à administrer immédiatement en cas de choc anaphylactique. Ainsi, dans la mesure du possible, les professionnels et les patients doivent continuer à suivre les recommandations de stockage fournies par les fabricants.

Une autre étude, réalisée par une équipe de scientifiques basée en Antarctique4, a testé la résistance mécanique de 24 dispositifs des marques EpiPen et Jext. Les stylos ont été soumis à une congélation totale à - 80 °C, suivie d’un retour progressif à température ambiante. Pour tester leur robustesse, les stylos ont été répartis en plusieurs groupes et exposés à 1 ou 5 ou 15 cycles consécutifs de congélation-décongélation. Ils ont ensuite été déclenchés pour mesurer la quantité de liquide expulsée par le piston. Il en ressort que même 15 expositions à - 80 °C n’ont provoqué aucune différence significative dans la quantité de solution d’adrénaline éjectée, quel que soit le modèle utilisé ou le nombre de cycles subis.

Dans l’espace, l’adrénaline tourne court

En 2023, un groupe d’élèves de 9 à 12 ans d’une école primaire d’Ottawa (Canada) a mené une expérience scientifique étonnante5 dans le cadre du programme Cubes in Space. L’objectif était de savoir si le plus connu des stylos auto injecteurs d’adrénaline dans leur pays (EpiPen) resterait efficace après un voyage dans l’espace. Deux types d’échantillons ont été préparés : de l’adrénaline pure et de l’adrénaline en solution, comme celle utilisée dans ce stylo. Ces échantillons ont été envoyés soit par fusée, soit par ballon stratosphérique, afin d’être exposés aux conditions extrêmes du milieu spatial. L’analyse des échantillons a montré que l’adrénaline pure s’était dégradée d’environ 13 %, en produisant un dérivé de l’acide benzoïque, potentiellement toxique. Quant à l’adrénaline en solution, elle s’était totalement dégradée et avait disparue. Ces observations soulèvent la question de la stabilité et de la sécurité des médicaments essentiels lors de missions spatiales.

Bonnes pratiques de conservation

L’adrénaline auto‑injectable doit accompagner en permanence les personnes allergiques à risque d’anaphylaxie. Son transport et sa conservation nécessitent une attention particulière face aux variations importantes de température :

  • Le dispositif doit être maintenu à température ambiante, idéalement entre 15 et 25 °C, en évitant toute exposition aux températures extrêmes.

  • En période estivale ou en cas de potentielle exposition prolongée à la chaleur, il est recommandé de placer le stylo dans une pochette isotherme, tout en veillant à ce qu’il ne soit jamais en contact direct avec de la glace ou un accumulateur de froid (encadré ci-dessous « Comment choisir sa pochette isotherme ? »).

  • La solution doit rester parfaitement claire et incolore, et tout changement d’aspect comme une coloration rosée, brunâtre, ou présence de particules, impose le remplacement du stylo.

  • La date de péremption doit également être contrôlée.

  • Enfin, la congélation du produit doit être évitée, car un stylo contenant une solution gelée ne peut pas être utilisé immédiatement en situation d’urgence.

Encadre

Comment choisir sa pochette isotherme pour transporter l’adrénaline ?

Il existe différents systèmes de pochettes isothermes.

Système isotherme à évaporation (Frio) : la pochette intérieure contient des cristaux de refroidissement. Pour l’activer, on l’immerge dans de l’eau froide pendant 8 à 10 min : les cristaux absorbent l’eau et se transforment en gel. Ensuite, on la sèche avec une serviette et on l’installe dans la pochette extérieure. Le gel libère de l’humidité de façon progressive, produisant un refroidissement par évaporation. La pochette est efficace pendant 24 à 48 h. Elle peut ensuite être réactivée par une nouvelle immersion. Attention : si elle reste trop longtemps dans l’eau, elle devient inutilisable. Elle ne doit pas être lavée en machine ni passée au sèche‑linge. Le système EASYBAG a un principe d’activation identique mais a une durée d’autonomie jusqu’à 5 jours.

Système changement de phase (Breezy) : il repose skur un matériau à changement de phase. Lorsque la température dépasse 27 dégrées, il absorbe l’excédent thermique en passant de l’état solide à l’état liquide, ce qui stabilise la température interne ; quand la température extérieure redescend sous ce seuil, le matériau revient à l’état solide. La durée d’action peut atteindre 48 h, selon les conditions thermiques extérieures ; le cycle de transition peut être répété de nombreuses fois.

Système accumulateur de gel (MedActive iCool) : fonctionne avec deux compartiments distincts, un pour le bloc réfrigérant et un autre pour les stylos. Le bloc contient un gel polymère capable de conserver le froid pendant plusieurs heures. Une fois congelé (mise au congélateur pendant 8 à 12 h), il diffuse un froid progressif et contrôlé. Une fois installé, il permet de maintenir une température comprise entre 15 et 20 °C, pendant 12 à 24 h selon les conditions extérieures et la taille de la trousse. Ce système est particulièrement adapté aux trajets courts, aux sorties de la journée ou aux situations où l’on peut recongeler le bloc régulièrement.

À éviter en utilisation quotidienne

  • Les pochettes isothermes argentées proposées en pharmacie, qui sont conçues pour un transport très court. Leur paroi aluminisée ralentit légèrement la montée en température, mais uniquement si la pochette reste à l’ombre et si la durée de transport est < à 30 min.

  • La glacière classique (avec un pain de glace) n’est pas adaptée au transport d’un stylo d’adrénaline.

Références
1. Church WH, Hu SS, Henry AJ. Thermal degradation of injectable epinephrine.  Am J Emerg Med 1994;12(3):306-9.
2. Parish HG, Bowser CS, Morton JR, et al. A systematic review of epinephrine degradation with exposure to excessive heat or cold. Ann Allergy Asthma Immunol 2016;117(1):79‑87.
3. Beasley H, Ng P, Wheeler A, et al. The impact of freeze-thaw cycles on epinephrine. Wilderness Environ Med 2015;26(4):514‑9.
4. Wood FNR, Hartley R, Boys R, et al. Repeated freezing to very low temperatures does not impact the amount ejected from EpiPen® and Jext® adrenaline autoinjectors.  Int J Circumpolar Health 2024;83(1):2367273.
5. Rizk B. Useless in space? uOttawa helps elementary students make startling discovery about EpiPens. uOttawa 16 février 2023.

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