Le déficit olfactif, qu’il s’agisse d’une perte de l’odorat partielle (hyposmie) ou totale (anosmie), augmente en prévalence avec l’âge pour atteindre environ un quart des plus de 55 ans, et même 60 % des plus de 80 ans. Remis sur le devant de la scène par l’épidémie de Covid, il dépasse pourtant le cadre des infections respiratoires. C’est un prodrome bien établi de la neurodégénérescence, récemment associé à un surrisque de mortalité , ou encore à la fragilité. Si des études avaient suggéré son association à des maladies chroniques, peu de travaux empiriques ont évalué l’association entre déficit olfactif chez les personnes âgées et maladie coronarienne, une des principales causes de décès.
Des épidémiologistes étatsuniens ont donc mené l’enquête à ce sujet, en s’appuyant sur la grande étude de cohorte prospective en cours Atherosclerosis risk in communities study (Aric). Cette dernière a enrôlé entre 1987 et 1989 15 792 participants vivant à domicile dans 4 comtés des États-Unis, alors âgés de 45 à 64 ans. Son objectif principal était d’investiguer l’étiologie et le devenir de l’athérosclérose infraclinique. Entre 2011 et 2013, 6 513 de ses participants ont passé le 5e examen clinique d’Aric, qui comportait un rapide test d’olfaction – le Sniffin’ Sticks, qui évalue la reconnaissance de 12 odeurs (score sur 12 ; + 1 point par odeur reconnue). C’est au suivi de ces personnes post-test d’olfaction que se sont rétrospectivement intéressé les épidémiologistes.
5 000 personnes suivis pendant 8 ans
Après exclusion des personnes aux données inexploitables ou ayant un antécédent connu de maladie coronarienne à leur 5e visite, les auteurs ont inclus 5 142 adultes dans leur analyse (âge moyen [écart-type] lors du test d’olfaction = 75,4 [5,1] ans ; 62,9 % de femmes). Ils ont été classés en 3 groupes suivant leur résultat au test d’olfaction : bonne olfaction (11 ou 12/12), moyenne (9 ou 10/12), mauvaise (score ≤ 8/12).
En se basant sur des interviews téléphoniques annuelles ou semestrielles et sur le codage des diagnostics posés dans les hôpitaux du voisinage des patients, les chercheurs ont déterminé la survenue d’une maladie coronarienne – à savoir, un décès ou une hospitalisation pour infarctus du myocarde probable ou certain. Le suivi des 5 142 adultes inclus s’est terminé à la première date entre la survenue d’une maladie coronarienne, le décès, la perte de contact, et le 31 décembre 2020.
Enfin, les chercheurs ont évalué le risk ratio (RR) de maladie coronarienne à différents points de suivi post-test d’olfaction, après ajustement statistique prenant en compte les principales caractéristiques sociodémographiques, cardiovasculaires, métaboliques, ainsi que la fragilité – un facteur de confusion potentiel, puisqu’elle a été associée à la fois à la survenue de maladies CV et à une mauvaise olfaction.
Marqueur… ou contributeur ?
Les résultats sont parus en octobre 2025 dans le JAMA Otolaryngology – Head & Neck Surgery. Après un suivi médian de 8,4 ans post-test d’olfaction (écart interquartile = [7,4 ; 8,9]), 280 personnes ont souffert d’une nouvelle maladie coronarienne (5,4 % de l’échantillon). Parmi elles, 83 avaient une bonne olfaction (4,4 %), 101 une olfaction moyenne (5,9 %), et 96 une mauvaise olfaction (6,3 %).
En comparaison avec une bonne olfaction, une mauvaise olfaction était associée à un surrisque statistiquement significatif de maladie coronarienne, mais seulement à court-moyen terme (≤ 6 ans post-test d’olfaction). Cette association s’atténuait avec le temps et n’était plus significative au-delà de 6 ans. Les auteurs ont observé les RR suivants de maladie coronarienne :
- RR = 2,06 (IC95 % = [1,04 - 4,53]) à 2 ans de suivi post-test d’olfaction ;
- RR = 2,02 (1,27 - 3,29) à 4 ans ;
- RR = 1,59 (1,13 - 2,35) à 6 ans ;
- RR = 1,22 (0,88 - 1,70) à 8 ans ;
- RR = 1,08 (0,78 - 1,44) à 9 ans.
L’association entre olfaction modérée et maladie coronarienne suivait la même tendance temporelle, mais avec des RR plus faibles.
Pour les auteurs, cette analyse suggère que chez les personnes âgées vivant à domicile, une mauvaise olfaction, évaluée par un test facilement réalisable, est associée à un surrisque de maladie coronarienne.
Cependant, des études complémentaires sont nécessaires pour comprendre ce que signifie ce signal, afin de déterminer si le déficit olfactif est un marqueur (par exemple, en servant d’indice précoce d’une arthrosclérose infraclinique) d’une future maladie coronarienne, ou bien un contributeur direct à cette affection (effet sur la santé CV via l’altération de la santé mentale, de la nutrition ou encore de la sociabilité qui découle d’un déficit olfactif).
Pour aller plus loin :
Mallordy F. L’anosmie est un marqueur du risque de mortalité. Rev Prat (en ligne) 27 mai 2025.
Nguyen DT, Jankowski R, Gallet P, et al. Rééducation olfactive dans l’anosmie post-infectieuse. Rev Prat 2020;70(7):703-8.