Combien de femmes ont laissé leur nom dans l’histoire de la médecine ? Le compte peut sembler vite fait : les doigts de deux mains suffisent presque ! Pourtant, une recherche plus approfondie montre que les femmes ont toujours pratiqué la médecine. En revanche, que leur souvenir ait été minimisé, voire oublié, de façon volontaire ou non, ne fait pas de doute.

Qu’elles aient laissé un nom ou pas, les femmes ont marqué l’histoire de la médecine. Cette première partie s’étend de la préhistoire à la fin du Moyen Âge. Elle met en avant le fait que, si leur place dans l’exercice de la médecine n’a pas toujours été une évidence (avec des avancées et des régressions), les femmes ont su se l’approprier par la force de la volonté et de l’engagement.

Les prémices : entre empirisme et magie

Dès le Paléolithique, l’étude des sépultures féminines conduit les spécialistes à penser que des femmes ont joué un rôle prédominant dans les domaines du soin et de la guérison. La guérisseuse-ritualiste serait alors le premier personnage hors du commun à émerger dans la Préhistoire. Son activité de cueilleuse l’a évidemment confrontée au pouvoir bénéfique et maléfique des plantes qu’elle pouvait utiliser pour soigner les autres membres du clan.1, 2 On a ainsi retrouvé, contre des squelettes féminins, des sacs en peau de loutre (imperméable) dans lesquels des alvéoles contenaient encore des graines ou des plantes à vertus médicinales. Quant au rôle de ces « femmes-­médecins » dans le déroulement des grossesses et des accouchements, il ne peut raisonnablement faire de doute.
Mais, à côté de cette médecine empirique fondée sur l’expérience, le rôle du magique reste prédominant durant la Préhistoire et la capacité des chamanes (masculins et féminins) à entrer en contact avec les forces surnaturelles intervient comme un pouvoir considérable. Dès le Néolithique et la constitution de sociétés sédentarisées, ce pouvoir a été naturellement récupéré par les prêtres des différentes religions.

Le système de soins s’organise

L’Antiquité et l’apparition de textes écrits nous permettent de cerner cette évolution qui perdure entre magie et empirisme. Ainsi, dans l’Égypte ancienne, la médecine est dominée par les prêtres-médecins de Sekhmet (la redoutable déesse à tête de lion, puissante et dangereuse, mais qui permet aussi la guérison). Ce système n’empêche pas l’organisation des soins pour toute la population grâce aux sounous, médecins généralistes qui donnent des consultations gratuites. Il semble qu’une certaine Peseshet3 qui vécut vers 2 400 av. J.-C. (IVe dynastie) ait été la responsable des femmes médecins de son temps, d’après les inscriptions relevées sur une stèle de sa tombe. Ceci semble bien prouver que les femmes exerçaient la médecine en Égypte ancienne et qu’elles étaient organisées.

Regagner le droit d’étudier la médecine

La Grèce antique apparaît moins permissive pour les femmes qui veulent s’instruire et pratiquer la médecine ; elle leur interdit tout simplement le droit de faire des études et d’exercer. Hippocrate lui-même considère que le domaine réservé aux femmes se cantonne aux accouchements.4
C’est ici qu’intervient l’histoire d’Agnodice d’Athènes (vers 300 avant J.-C.).5 Agnodice est une fille de la haute société athénienne qui rêve de devenir médecin… Drôle de rêve pour une fille d’Athènes, où étudier est interdit aux femmes. Mais Agnodice n’en démord pas : elle sera médecin et va se donner les moyens de l’être. Elle s’en ouvre à son père : « Père, puisque seuls les garçons peuvent faire des études dans ce pays, je me déguiserai en garçon. » Agnodice est devenue un garçon, un charmant jeune homme, aux traits un peu trop fins peut-être, mais, dans la Grèce antique, ce détail est plutôt bien porté. « Tu ne pourras pas faire tes études à Athènes, nous sommes trop connus, lui dit son père. Mais j’ai pris contact avec le meilleur médecin de notre temps. Il enseigne à Alexandrie, il se nomme Hérophile et il attend de pied ferme mon fils Miltiade pour l’instruire s’il le juge digne. » Le prétendu Miltiade, au contact d’un tel médecin, se passionne pour l’enseignement de la gynécologie, si bien que, quelques années plus tard, il est reçu premier de l’examen de médecine de l’école. C’est donc à l’art des accouchements et au traitement des femmes qu’Agnodice se consacre dès son retour. C’est un grand succès. Les femmes font confiance à ce jeune et beau médecin, formé par le meilleur des maîtres, qui sait leur parler, les comprendre et dont le talent n’a d’égal que la modestie. La réputation de Miltiade dépasse bientôt les murs de la ville, pour attirer les ­patientes de tout le Péloponnèse. Tant et si bien que des confrères jaloux (cela existait déjà à Athènes !) se chargent de monter une cabale pour détruire ce brillant jeune homme. Ils saisissent l’aréopage en l’accusant de profiter de son métier pour séduire et corrompre les femmes mariées. L’accusation est grave. C’est ainsi qu’un soir, à la nuit tombante, convoquée par les archontes, Agnodice n’a plus qu’une issue pour faire taire ces soupçons indignes. Et lentement, elle se dévêt et apparaît alors magnifique dans sa nudité. Il devient évident que l’accusation tombe avec les vêtements d’Agnodice ; les archontes lui interdisent pourtant la pratique de la médecine (fig. 1). Mais c’est sans compter sur les Athéniennes ! Dès le lendemain, les femmes se retrouvent, furieuses, sur l’agora, où se réunissent les citoyens, pour réclamer leur médecin. Le mouvement est tel que les archontes reviennent sur leur décret et rétablissent Agnodice dans ses droits et dans son métier de médecin.
Ainsi ce que la loi d’Athènes refusait est obtenu par les femmes. D’ailleurs, un an plus tard, le Conseil vote la loi qui permet aux jeunes filles d’étudier la médecine…

Marie la Copte, au service de l’alchimie

Durant l’Antiquité, les femmes sont aussi présentes dans les balbutiements de l’alchimie dont un des buts est d’assurer le salut des hommes et de leur donner la vie éternelle. Ce mouvement de type gnostique se développe au IIIe siècle à Alexandrie, où son plus grand représentant, Zosime de Panopolis, propose de libérer l’âme humaine (sacrée) de son corps (dégénéré) par la science expérimentale. L’alchimie naissante cherche donc à extraire l’esprit de la matière.
Dans son œuvre, Zosime fait largement référence à une certaine Marie, surnommée Marie la Juive,6 qu’il classe parmi les grands précurseurs.7 Marie, dite aussi Marie la Copte (morte en 637), se fait connaître par son talent à créer des instruments pour faciliter les cuissons de métaux ou des techniques, comme le fameux « bain-marie » qui a traversé les siècles.

De l’Orient à l’Occident, la médecine médiévale ne laisse pas la même place aux femmes

Le Moyen Âge perse et arabe semble avoir été une époque d’un relatif libéralisme. Les hôpitaux de l’empire arabo-­musulman (les bîmâristâns) organisent les études de médecine et sont ouverts à tous, filles et garçons, sans tenir compte de la religion (chrétien, juif ou musulman) à condition d’écrire et de s’exprimer en arabe. Un examen sanctionne systématiquement les études. Malheureusement, si un certain nombre d’hommes nous sont connus par leurs écrits, nous n’avons pas de traces d’expériences féminines, qui ont cependant probablement existé.
En Occident, les contraintes sont beaucoup plus fortes, et les femmes sont soumises à leur père ou à leur mari, à moins qu’elles ne se destinent au célibat monastique.

Trotula de Ruggiero et l’effet Matilda

L’exemple de Trotula de Ruggiero (décédée en 1097) est celui d’une activité laïque dans le cadre de la ­fameuse école de Salerne. C’est dans ces lieux, dont l’excellence est très rapidement reconnue, que la beauté et le talent de Trotula de Ruggiero vont pouvoir s’exprimer (fig. 2). Elle veut aider les femmes de son temps dont elle juge la condition insatisfaisante et précaire ; toute sa vie, elle œuvre au service des droits des femmes.
Depuis la Rome antique, les filles peuvent devenir médecin avec l’accord de leur père ou de leur mari. On ne connaît pas les rapports entre Trotula et Jean Platearius, son mari, mais on peut supposer celui-ci libéral, comme le laisse deviner son appartenance à l’École de Salerne, car il lui permet d’y faire des études de médecine et d’y exercer ensuite. Ce n’est pas une première ; plusieurs femmes travaillent, étudient et soignent à ­Salerne et bien d’autres suivront le même chemin.
Trotula incarne surtout une œuvre, un nouveau regard sur les femmes de son temps. Ce qui la passionne, c’est d’agir pour limiter la fragilité féminine dans la société médiévale. Les taux de mortalité maternelle et infantile au cours des accouchements sont terrifiants. L’influence de Constantin l’Africain, qui vient de rejoindre le monastère du Mont-Cassin,* est considérable sur l’œuvre de Trotula, car il apporte la connaissance antique souvent passée par la traduction des auteurs arabes dans laquelle il excelle.
Trotula exerce la médecine et la chirurgie, mais elle prend également en charge les soucis esthétiques des femmes qui la consultent. Et le titre de « sapientissima » (la plus sage) qu’elle porte à sa mort suggère même qu’elle dirige, au moins un temps, la destinée de l’École. Son œuvre reste très populaire et très enseignée jusqu’au XVIe siècle. Son ouvrage Le Soin des maladies de femmes devient la référence en matière de gynécologie au Moyen Âge et est, dès lors, traduit en plusieurs langues.
Pourtant, progressivement et jusqu’à encore récemment, la réaction des éternels détracteurs cherche par toutes sortes d’arguments à diminuer son mérite, jusqu’à chercher à la faire oublier :** « Elle ne fut jamais un médecin mais une matrone qui n’a jamais pu écrire une ligne… Elle n’était pas seule et bien d’autres ont contribué à son travail… Ce n’est pas elle qui écrivait ses livres, jamais une femme n’aurait pu le faire… Une femme ne pouvait avoir le tempérament pour manier des instruments de chirurgie… » Ou bien, pour conclure, « Trotula est une légende, elle n’a jamais existé. »8
L’effet Matilda*** dans toute sa splendeur ! D’ailleurs, Margaret Rossiter, la théoricienne de l’effet Matilda, le fait remonter précisément à l’histoire de Trotula qui devient ainsi l’exemple même des problèmes de reconnaissance de la place accordée aux femmes dans l’histoire.
Or, on peut l’affirmer aujourd’hui, Trotula a bien existé. Elle a vécu au XIe siècle, elle fut un grand médecin et la première féministe du Moyen Âge.

Hildegard von Bingen et les femmes médecins dans l’Occident chrétien

Abbesse bénédictine, vivant en Franconie, Hildegard von Bingen (1098-1179) est une vraie sainte de l’Église catholique, reconnue en 2012 par le pape Benoît XVI, allemand comme elle, pour sa vie exemplaire. Elle est considérée par beaucoup comme la première naturopathe de l’histoire (fig. 3). En réalité, Hildegard paraît être beaucoup plus qu’une simple religieuse férue de plantes médicinales ; elle est une des femmes les plus inspirées et les plus savantes du Moyen Âge. Elle écrit plusieurs livres de médecine,9 compose de nombreux morceaux de musique encore joués aujourd’hui et devient une des plus grandes prédicatrices de son temps.
Mais, à côté de l’exemple très particulier d’Hildegard, de nombreuses femmes exercent la médecine, sans tambour ni trompette, dans l’Europe médiévale. On conserve ainsi les traces d’une certaine Maîtresse Hersende, chirurgienne de saint Louis et de Marguerite de Provence, qui les accompagne pendant la septième croisade. En Italie, maintes femmes médecins et chirurgiens enseignent à Bologne ou à Salerne. Dorotea Bocchi dirige même la chaire de philosophie et de médecine de l’université pendant quarante ans, à la satisfaction de tous.

Exclues du système universitaire, puis de l’exercice médical

L’avènement des universités va cependant avoir un effet pervers sur l’exercice médical des femmes, car il va s’accompagner d’une professionnalisation du métier de médecin. En effet, la création des guildes et la nécessité de détenir une licence pour pratiquer vont limiter progressivement l’accès des femmes à la reconnaissance puisqu’elles ne peuvent plus fréquenter les lieux susceptibles de leur accorder l’autorisation d’exercer.
Par exemple, à Paris, les femmes ne peuvent pas s’inscrire à l’université, qui impose par ailleurs le célibat aux professeurs comme aux étudiants. Cependant, exception notable, on ne leur discute pas la pratique de l’obstétrique (et même de la gynécologie) en raison d’une prétendue pudeur. Cette situation interdit aux femmes d’exercer des activités où la licence de médecin est requise ; elles doivent se cantonner aux professions de sage-femme, herboriste, apothicaire, ou de barbier-chirurgien, ce dernier n’étant pas considéré comme appartenant au monde médical. Ainsi, les femmes, non universitaires par définition, sont tout au plus considérées comme des « médecins populaires » ou des chirurgiens, disqualifiées si on veut les comparer aux docteurs en robe longue qui sortent des universités et pérorent en latin sur Galien et Aristote, sans pour autant avoir la moindre pratique.
Le procès de Jacqueline Félicie de Almania a lieu au Châtelet de Paris en 1322 sous le règne de Charles IV le Bel.13 Il marque la fin de l’exercice autorisé ou toléré des femmes en France. Jacqueline Félicie exerce à Paris, à la satisfaction de tous ses patients qui viennent témoigner à la barre. Mais le représentant de l’Université demande qu’une licence lui soit imposée pour exercer la médecine. Or cette licence ne peut être donnée aux femmes, qui sont exclues de la faculté. Le tribunal tranche et interdit à l’accusée de poursuivre son exercice. Cette décision est fondamentale… car il faudra attendre six siècles pour que Madeleine Brès devienne docteur en médecine à Paris en 1875. 

* Le monastère du Mont-Cassin est le lieu où Benoît de Nursie crée la première communauté bénédictine en 529. Il n’est pas loin de Salerne, ce qui explique les fréquentes visites de Constantin à l’école de Salerne et sa proximité avec Trotula.** En 1985, John Benton considère que non seulement Trotula n’a jamais existé mais qu’il n’y a eu aucun auteur féminin de textes gynécologiques à cette période. Inversement, certains ont soutenu que ces écrits avaient pu être attribués à une femme pour leur donner plus d’autorité et d’authenticité, ou simplement pour détourner l’accusation d’avoir ignoré le tabou de l’observation des organes féminins pendant des siècles. L’Américaine Monica Green, de son côté, entreprend de traduire et publier ces textes à partir de 1996. Depuis les années 2000, on considère que Trotula a réellement existé et que l’attribution de ses œuvres à des hommes n’exprime que l’antiféminisme des auteurs.*** Au début des années 1980, l’historienne des sciences Margaret W. Rossiter théorise l’effet Matilda : elle remarque que les femmes scientifiques profitent moins des retombées de leurs recherches, et ce, souvent, au profit des hommes. En le nommant ainsi, elle rend hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage qui, dès la fin du XIXe siècle, avait remarqué qu’une minorité d’hommes avait tendance à s’accaparer la pensée intellectuelle de femmes.Une histoire des femmes médecins (deuxième partie) sera publiée dans La Revue du praticien du mois d’octobre. 

Références

1. Delluc G, Delluc B, Rocques M. La nutrition préhistorique. Pilote 24, 1995.
2. Lecoq T. Pourquoi l’Histoire a effacé les femmes. Paris : L’iconoclaste, 2021.
3. Pahor AL. First among women. BMJ 1992;304(6836):1249-50.
4. Hippocrate. Des maladies des femmes, livre I.
5. Caius Julius Hyginus. Fabulae CCXXIV, Qvis Quid Invenerit.
6. Holmyard EJ. An Aalchemical text ascribed to Mary the Copt. Rome: Archeion 1927;8:161-8.
7. Berthelot M. Les Origines de l’alchimie. Paris : Steinheil, 1885. Paris : réimpr. Librairie des sciences et des arts, 1938.
8. Green MH. The Trotula: a medieval compendium of women’s medicine. Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2001.
9. Hildegarde de Bingen. Les causes et les remèdes. Grenoble : Éditions Jérôme Millon, 2007.
10. Hildegarde de Bingen. Le Livre des œuvres divines. Paris : Albin Michel, 1989.
11. Beaudoin M. Les miresses ou femmes médecins de France. Gazette médicale de Paris, 1er juin 1901.
12. Edwards JS. A Woman is Wise: The influence of civic and christian humanism on the education of women in northern Italy and England during the Renaissance. Ex post facto 2002, XI.
13. Green M. Getting to the Source : The case of Jacoba Felicie and the impact of the Portable Medieval Reader on the Canon of Medieval Women’s History. Medieval Feminist Forum 2006;42(1).

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