L’enquête nationale de pharmacovigilance, dévoilée par l’ANSM début janvier, a relevé un signal de carences nutritionnelles chez les patients traités par les analogues du GLP- 1. Une alerte corroborée par plusieurs publications scientifiques récentes, qui a conduit à l’actualisation de recommandations pour prévenir et dépister ces déficits au cours du suivi.

Nouveaux médicaments de l’obésité en pleine progression dans le monde comme en France, les analogues du GLP- 1 (aGLP- 1) sont particulièrement surveillés, au regard des attentes qu’ils suscitent et des recos européennes et françaises qui ouvrent leur utilisation à toujours plus de patients.

Dans ce cadre, l’ANSM a publié le 7 janvier 2026 son deuxième rapport de pharmacovigilance sur les effets indésirables associés aux aGLP- 1 dans le traitement du diabète et de l’obésité, portant sur la période août 2023 à janvier 2025 inclus.

Si l’ANSM confirme le rapport bénéfice/risque favorable de ces médicaments dans leurs indications, elle alerte aussi sur un « signal potentiel de carences nutritionnelles importantes » , identifié comme un nouvel axe prioritaire pour l’enquête nationale de pharmacovigilance sur les aGLP- 1. Ce signal « doit être partagé avec les sociétés savantes de nutrition et les centres spécialisés dans l’obésité (CSO), afin d’établir des recommandations et limiter ce risque », souligne l’agence.

Cas rapportés

Sur la période étudiée, le rapport de l’ANSM note 6 cas d’effets indésirables (EI) graves et 9 cas d’EI non graves d’intérêt relevant de carences nutritionnelles, déclarés aux centres régionaux de pharmacovigilance et dans lesquels des aGLP- 1 sont potentiellement impliqués. Ces chiffres sont à mettre en relation avec une exposition aux aGLP- 1 commercialisés en France estimée à environ 530 000 personnes-années, et 28 000 traitements hebdomadaires administrés sur la même période.

Les 15 cas rapportés (dont 14 concernent des femmes) comportent 3 cas d’anémie ferriprive (dont 2 graves), et 5 carences martiales (dont 2 graves). Les cas restants sont une encéphalopathie de Gayet-Wernicke (maladie grave secondaire à une carence aiguë en vitamine B1), des carences en vitamine B12 (2 cas, dont 1 grave), folates (vitamine B9) et vitamine C (1 cas), ou vitamine D (3 cas).

Sur les 15 cas rapportés de carences, il y en avait 4 sous Victoza (liraglutide, indiqué dans le DT2) et 3 sous Saxenda (liraglutide, obésité) ; 5 sous Ozempic (sémaglutide, DT2) et 1 sous Wegovy (sémaglutide, obésité) ; 2 sous Trulicity (dulaglutide, DT2).

Pour l’ANSM, « la réduction de la prise alimentaire, les modifications qualitatives des repas et les effets gastro-intestinaux secondaires à un traitement par aGLP- 1 sont susceptibles d’entraîner des carences alimentaires ».

Risques de carences multiples et perte de masse maigre

Pour affiner leur interprétation, ces données de terrain ont été complétées par une recherche bibliographique menée sur la base de données Medline jusqu’au 11 juillet 2025. Les publications identifiées montrent notamment que :

  • le traitement par sémaglutide sur 10 semaines dans le DT2 réduit significativement l’absorption intestinale de fer (par 13 % en moyenne, en comparaison de la baseline), ce qui « pourrait contribuer à des carences martiales chez des patients à risque et justifie une surveillance accrue du statut martial » ;
  • dans une autre étude, les utilisateurs d’aGLP- 1 (N = 69) rapportent des apports insuffisants en fibres, calcium, fer, magnésium, potassium, vitamines A, C, D et E, ainsi qu’un apport protéique « acceptable en % de calories, mais insuffisant en g/kg/jour ». Ces résultants soulignent « la nécessité d’un accompagnement nutritionnel personnalisé pour prévenir des carences » ;
  • 22,4 % des plus de 460 000 patients américains ayant débuté un traitement par aGLP- 1 entre 2017 et 2022 avaient développé une carence nutritionnelle à 12 mois , la carence en vitamine D étant la plus fréquente. Les carences en vitamines étaient significatives par rapport au groupe contrôle, mais pas l’anémie ferriprive ;
  • selon un commentaire paru en 2024 dans le JAMA, la masse maigre (représentée à 50 % par la masse musculaire) représente 25 % du poids perdu chez les patients obèses en perte de poids, mais sous aGLP- 1,la perte de masse maigre semble plus importante en proportion qu’en régime traditionnel – de 25 à 40 % selon les molécules ;
  • si cette perte musculaire substantielle « peut être largement attribuée à l’ampleur de la perte de poids plutôt qu’à un effet indépendant médicamenteux, cette hypothèse doit être testée », selon un autre commentaire de spécialistes, qui note qu’une perte de poids « induite par des médicaments sans stratégies concomitantes pour prévenir une perte musculaire importante peut conduire à une obésité sarcopénique, ou l’exacerber ».

Des risques à inclure dans les RCP

En conclusion, l’ANSM classe le risque de carences sous aGLP- 1 comme un signal potentiel de force modéré. « La restriction des apports alimentaires au niveau quantitatif et qualitatif induite par les aGLP- 1 expose à des carences nutritionnelles (vitamines B1, B12, D, fer, protéines…) et à leurs complications : encéphalopathie de Wernicke, anémies carentielles, sarcopénie », note l’agence, qui souligne que les carences sont des facteurs de risque pour la perte de cheveux, effet connu sous aGLP- 1, et « pourraient en théorie avoir un impact sur la densité osseuse et le risque de fracture ».

Pour l’agence, les résumés des caractéristiques du produit (RCP) des aGLP- 1 indiqués dans l’obésité (Wegovy, Saxenda, Mounjaro) devraient signaler ces effets potentiellement graves et recommander une surveillance nutritionnelle, ainsi que des mesures de supplémentation adaptée et de prise en charge diététique dès l’apparition de signes précurseurs.

L’ANSM considère ainsi qu’une information sur ces risques nutritionnels, ainsi qu’un protocole de dépistage régulier et de supplémentation ciblée, calqué sur celui des patients ayant eu une chirurgie bariatrique, apparaît indispensable pour prévenir ces effets potentiellement sévères, comme cela est déjà recommandé au niveau international par un consensus de sociétés savantes américaines.

Que faire en pratique ?

De fait, de premières recos américaines sont parues en mai 2025 concernant les priorités nutritionnelles pour soutenir une thérapie par aGLP- 1 dans l’obésité. Elles proposent notamment un tableau de recos diététiques en cas de thérapie sous aGLP- 1 (cf. tableau 1).

Elles précisent aussi ce que doit contenir l’évaluation clinique initiale lors de l’initiation d’un aGLP- 1, afin d’être pertinente d’un point de vue nutritionnel : âge d’apparition des problèmes de poids, sarcopénie/ostéopénie, force et fonction musculaire, mesure éventuelle de la masse musculaire, habitudes nutritionnelles (groupes d’aliments, aliments ultratransformés, etc.), allergies alimentaires, insécurité alimentaire, interventions préalables (chirurgie bariatrique, régime, etc.), activité physique, utilisation de substances, etc.

Une revue systématique qui vient de paraître en janvier 2026 va dans le même sens et précise que, sur la base des données disponibles, il convient de privilégier l’intervention systématique d’un diététicien dès le début du traitement afin de fournir une évaluation nutritionnelle personnalisée et un soutien individualisé. Les cliniciens devraient idéalement envisager de recommander un apport en protéines de haute qualité et riches en nutriments de 1,2 - 1,5 g/kg/jour, en fonction du poids corporel ajusté et réparti de manière uniforme entre les repas afin de minimiser la perte de masse maigre.

Un autre article, publié en août dernier dans Pharmacological Research, propose un algorithme en trois parties pour faire face au risque nutritionnel sous aGLP- 1 :

  • identifier les patients à risque (âge > 50 ans, obésité et/ou DT2, sédentaire ou signes de fragilité) ;
  • diagnostiquer une sarcopénie (faible force de préhension ( 27 kg pour les hommes,  16 kg pour les femmes => si positif, rechercher la masse musculaire en DXA : sarcopénie si  7 kg/m² pour les hommes,  5,5 kg/m² pour les femmes) ;
  • identifier les stratégies protectrices adaptées (combiner exercice physique de résistance et aérobie, optimiser l’apport protéique, petits repas réguliers, suivre la composition corporelle si possible, réajuster la dose d’aGLP- 1 si besoin).

Enfin, un article paru en novembre développe en détail l’idée de s’inspirer du suivi des patients ayant passé une chirurgie bariatrique pour le suivi sous aGLP- 1, avec à la clé des propositions précises de suivi sous aGLP- 1 basées sur ce qui se fait en chirurgie bariatrique (tableau 2).

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