On ne soigne pas des maladies, mais des personnes qui ont des maladies. Or cette évidence est rarement enseignée de manière explicite dans le cursus des études médicales. Un dispositif d’enseignement déployé à la faculté de Bobigny permet d’introduire, dès la première année, des notions qui invitent à penser la médecine aussi dans sa dimension humaine.

Depuis 2013, la faculté de médecine de Bobigny (université Sorbonne Paris Nord) a mis en place un enseignement précoce centré sur la notion de «  médecine humaine  », destiné aux étudiants de première année. Cet enseignement, désormais décliné en 37 capsules vidéo, toutes de moins de quinze minutes, pour une durée totale de quatre heures trente, vise à introduire, dès les premiers pas des étudiants, les fondements conceptuels d’une médecine articulant exigence scientifique et attention à la personne. Une évaluation menée auprès de 189 étudiants montre un haut niveau d’adhésion.

Contexte et ambition de cet enseignement

La pratique médicale est transformée en profondeur par une nouvelle phase d’accélération du progrès scientifique et surtout technologique, la médecine fondée sur les preuves, la médecine de précision et l’essor de l’intelligence artificielle. La formation initiale doit articuler exigence scientifique et attention à la personne, cette dimension étant constitutive d’une médecine humaine. Sans cela le risque est grand de faire glisser le soin vers une activité exclusivement technique. L’exercice médical est également impacté par le vieillissement de la population et le poids croissant des maladies chroniques  : la médecine est ainsi de plus en plus confrontée à des trajectoires longues de vie des patients avec la maladie, où la compréhension de la personne devient aussi décisive que la connaissance de la pathologie. Les patients attendent, certes, d’être bien soignés  ; pour autant, nombre d’entre eux attendent aussi un accompagnement prenant en compte leur détresse liée à la ou les maladie(s) chronique(s) dont ils souffrent. 

Dans ce contexte, une médecine comme celle pratiquée en France, sans doute excellente dans ses aspects techniques, ne peut se réduire à la maîtrise de connaissances et de procédures. Si la «  dimension humaine  » du soin est fréquemment invoquée dans les discours, elle reste insuffisamment enseignée en tant que telle, de manière structurée et précoce, au sein des cursus.

Depuis son origine, la faculté de médecine de Bobigny (unité de formation et de recherche en santé, médecine et biologie humaine, UFR‑SMBH) s’est distinguée par une orientation explicite vers la santé publique, les sciences humaines et sociales et une approche interdisciplinaire de la santé. L’idée qui a présidé à la conception de l’enseignement décrit ici a été de façonner un certain état d’esprit dès les premiers temps de la formation des étudiants, en fin de première année  : il ne serait pas appelé à corriger tardivement des habitudes déjà installées  ; il a vocation à orienter d’emblée la manière dont les étudiants envisagent ce que signifie «  pratiquer la médecine  ».

Cet enseignement vise à maintenir le lien avec la vocation initiale des étudiants. En première année, le cursus est dominé par les sciences fondamentales et la préparation au concours, ce qui peut créer un décalage avec la représentation humaniste de la médecine qui a le plus souvent motivé leur choix d’études. L’intérêt exprimé par les étudiants suggère qu’ils retrouvent dans cet enseignement une résonance avec cette vocation première. Une des ambitions a été de cultiver cette dimension, en montrant dès la première année l’humanité et la beauté du métier de médecin.

Lire aussi | Le choix

Genèse et évolution de l’enseignement consacré aux fondements d’une «  médecine humaine  »

Cet enseignement n’est pas né d’une intuition ponctuelle, mais d’une réflexion conduite sur une décennie par un médecin, diabétologue, enseignant de la faculté de Bobigny, sur l’absence d’adhésion thérapeutique des patients, particulièrement marquée dans les maladies chroniques et notamment en diabétologie. Cette réflexion l’a conduit à concevoir un premier dispositif d’enseignement consacré aux fondements d’une «  médecine humaine  ». C’est dans ce cadre qu’en 2013, il a pu mettre en place en première année commune des études de santé (PACES) trois cours magistraux d’une heure trente, intitulés «  Qu’est‑ce qu’être malade  ?  », « Qu’est‑ce que soigner  ? » et « qu’est‑ce que la relation de soin  ?  ». L’objectif était d’introduire, dès l’entrée dans les études, quelques repères conceptuels permettant de penser le soin comme complémentarité entre application d’un savoir scientifique et rencontre avec une personne malade.

Cet enseignement balbynien a été poursuivi par des aménagements lors du passage aux parcours d’accès spécifique santé et licence d’accès santé (PASS/LAS) en 2019. En 2025, il a été transformé en un dispositif reposant sur des capsules vidéo courtes accessibles en ligne. L’idée directrice était de créer un corpus conceptuel déjà éprouvé sur dix ans, compatible avec les contraintes actuelles des étudiants et leur goût pour le recours aux supports numériques. Cette transformation a permis de conserver un ensemble suffisamment concentré de quatre heures trente pour pouvoir être mis en œuvre sans alourdir les maquettes pédagogiques.

Pour sa première mise en œuvre, il a été proposé en juin 2025 aux étudiants qui venaient de réussir les épreuves de PASS. Il ne faisait pas l’objet d’un examen. Cela a également été le cas en 2026. Or c’est le moment où les étudiants vont effectuer leur stage infirmier et, souvent pour la première fois, rencontrer des personnes malades. Ce calendrier pourrait favoriser leur adhésion à ce court enseignement, la réussite au concours ouvrant une période d’enthousiasme. Les étudiants, libérés de la pression sélective, pourraient être plus disponibles pour accueillir avec curiosité une réflexion sur le sens de leur future pratique qui leur rappelle les fondements de leur vocation.  

Dispositif en ligne sous forme de courtes vidéos

Dans sa version actuelle, l’enseignement prend la forme d’un dispositif composé de capsules vidéo disponibles en ligne. L’ensemble est organisé en sept chapitres selon une architecture conceptuelle progressive  : santé, maladie et soin  ; personne en médecine  ; raisonnement médical  ; médecine comme science et comme art  ; éthique  ; éducation thérapeutique du patient  ; soin comme rencontre. L’encadré 1 liste ces chapitres et les thématiques abordées. Chaque chapitre a une structure identique, destinée à rendre l’ensemble lisible et pédagogiquement homogène  : une capsule d’introduction, plusieurs capsules ciblées consacrées chacune à une notion ou à un problème précis, se terminant par un bref résumé des points essentiels. Il est recommandé aux étudiants de regarder les vidéos dans l’ordre. 

Cette structuration répond à un double objectif  : hiérarchiser les contenus pour conduire à une progression logique des apprentissages et fractionner le discours pour le rendre plus compatible avec les modalités actuelles d’attention et de travail des étudiants. Le découpage des chapitres en courtes vidéos permet une consultation souple avec possibilité de revoir un point particulier (une vidéo) sans devoir reprendre l’ensemble d’un chapitre. Les diapositives présentées ont toutes le même format et les vidéos sont présentées par le même enseignant, dont l’image apparaît en vignette incrustée dans un angle de l’écran à côté de la diapositive qu’il présente, afin d’assurer un caractère vivant et l’homogénéité du discours.

L’ambition d’un dispositif aussi condensé n’est évidemment pas d’épuiser d’emblée la réflexion sur le soin, mais d’introduire précocement quelques repères conceptuels appelés à être retrouvés, approfondis et incarnés plus tard dans les stages et dans la pratique clinique. L’objectif est moins de transmettre un corpus clos que de donner aux étudiants, dès le début du cursus, un point de départ pour acquérir à la fois un vocabulaire intellectuel et une orientation d’esprit permettant de penser ce que signifie soigner. Il s’agit de susciter leur curiosité et de les inciter à penser de manière réflexive le sens de leur futur métier. Du fait de sa concision, il peut être vu comme un abrégé résumant les bases d’une médecine humaine, pouvant ensuite accompagner les étudiants tout au long de leurs études médicales, et peut-être même au-delà.

Accueil positif des étudiants

Une première évaluation du dispositif actuel a été réalisée en juin 2025, reposant sur l’analyse anonymisée des réponses à un questionnaire (12 questions) renseigné par 189 étudiants de PASS en 2024 - 2025, sur un total de 217 étudiants qui avaient réussi le concours de première année (212 inscrits en médecine et 15 en odontologie). Le questionnaire, proposé dans le cadre habituel de l’amélioration continue des enseignements, utilisait des échelles de notation de 0 à 10 pour apprécier l’intérêt de l’enseignement, sa contribution à la compréhension du métier de médecin et de la relation de soin, ainsi que la qualité du format vidéo.

Les résultats montrent un niveau d’adhésion élevé. L’intérêt de cet enseignement pour un futur médecin est évalué à 8,4/10, son apport à la compréhension du métier à 8,0/10 et sa contribution à la compréhension de la relation de soin à 8,2/10. La clarté des messages obtient une note moyenne de 8,7/10, l’adéquation du format vidéo 8,1/10 et sa facilité d’utilisation 8,5/10.

Plusieurs indicateurs confirment cette bonne réception du dispositif. Près de 69  % des étudiants déclarent avoir recommandé les vidéos à des collègues, 58  % souhaitent que ce format soit étendu à d’autres disciplines, et 85  % expriment le souhait de disposer d’un support écrit complémentaire. Ce dernier résultat ne traduit pas nécessairement une limite du format vidéo  ; il peut aussi être interprété comme le signe d’un engagement intellectuel et du désir de prolonger la réflexion par un appui textuel.

Cette évaluation comporte des limites  : elle porte sur un seul site et le court terme  ; elle n’échappe pas au biais de désidérabilité sociale  ; elle n’apprécie pas le véritable enjeu, qui est l’impact à distance sur les représentations des étudiants ou sur leurs pratiques en stage, voire plus lointaines. Mais, dans l’ensemble, ces résultats suggèrent qu’un enseignement bref, conceptuellement dense et proposé très tôt dans le cursus peut être non seulement bien accepté, mais aussi perçu par les étudiants comme utile pour penser le métier de médecin et la relation de soin. Le taux élevé de réponses au questionnaire (87  %) peut également être considéré comme encourageant.

Apports d’un enseignement bref et conceptuellement structuré

L’enseignement des sciences humaines et sociales n’est pas absent des facultés de médecine françaises  : depuis la réforme de 2009, puis avec la mise en place du PASS et de la LAS, toutes les facultés les intègrent obligatoirement dès la première année. Elles seront présentes dans le cadre de la réforme actuelle de la première année, dont la mise en œuvre est annoncée pour la rentrée 2027  : le «  bloc transversal  » (6 - 12 ECTS  : European credit transfer and accumulation system) concernera «  les compétences psychosociales, la communication, l’éthique, les sciences humaines et sociales  ». La question soulevée par l’expérience rapportée ici est donc de savoir ce qu’un dispositif aussi bref peut réellement apporter.

Proposé en juin, au lendemain du concours, il vient s’ajouter aux enseignements dispensés pendant l’année par les différents intervenants en sciences humaines  ; mais ce qu’il apporte n’est pas seulement un contenu de plus  : plusieurs de ses thèmes (éthique, communication) figurent dans les programmes officiels  ; sa valeur propre tient à leur mise en cohérence. Là où la dimension humaine du soin est (ou sera, dans le cadre de la réforme) souvent abordée à travers une pluralité d’objets et d’intervenants, l’ensemble, conçu par un enseignant, médecin praticien expérimenté, est ici ordonné par une thèse unique – on ne soigne pas des maladies, mais des personnes qui ont des maladies – dont chacun des sept thèmes constitue un développement. 

C’est cette cohérence qui fait l’originalité de cette démarche. En quatre heures trente, cet enseignement offre un point d’entrée à la médecine en introduisant un vocabulaire intellectuel et une orientation d’esprit, posés dès le seuil des études et destinés à être retrouvés et approfondis ultérieurement. Sensibiliser d’emblée, par ce qui peut être vu comme un point de départ, les étudiants à l’importance de l’humanité dans l’exercice de la médecine pourrait avoir un effet favorable sur la qualité de la relation de soin qu’ils auront ensuite avec les patients, au cours de leurs stages puis dans leur vie professionnelle. Le haut niveau d’adhésion observé suggère que les étudiants perçoivent la valeur propre de ce format concis et unifié. En cela, cette expérience menée à Bobigny la rend potentiellement transposable.

L’absence de contrôle des connaissances mérite d’être justifiée. Cet enseignement vise une réflexion sur les dimensions humaines, éthiques et relationnelles de la médecine. Après le PASS, il importe d’ouvrir un espace moins centré sur la performance et la notation  ; en effet, l’annonce de questions à choix multiples (QCM) orienterait l’attention vers la recherche de ce qui «  risque de tomber  », plutôt que vers une appropriation personnelle du sens général de ce qui est montré. L’absence d’examen laisse davantage de place au plaisir de comprendre et à la curiosité, ce qui favorise probablement une mémorisation plus durable.

Perspectives d’enrichissement de cet enseignement

Deux ensembles d’approfondissements sont en cours de développement à partir de ce socle de première année (encadré 2).

Ces approfondissements seront destinés à être proposés aux étudiants en deuxième année du premier cycle des études médicales, dans la continuité de l’enseignement de première année.

Enfin, celui-ci pourrait servir de socle pour une diffusion au-delà du site de Bobigny. En proposant un corpus conceptuel structuré et ramassé, il pourrait offrir un modèle adaptable aux spécificités de chaque faculté (encadré 3).

À une époque où la pratique clinique risque de poursuivre sa technicisation, il est important de donner d’emblée les clés de la dimension humaine de la médecine comme fondement à la fois épistémologique et pratique. Le dispositif élaboré à Bobigny se propose d’y contribuer. 

Encadre

1.  Les sept thèmes de l’enseignement

  • Santé, maladie et soin  : santé et prévention  ; une seule santé («  One Health  »)  ; vulnérabilité  ; maladies aiguës et chroniques  ; distinction entre maladie vue par le médecin (disease) et maladie vécue par le patient (illness)  ; compétences en médecine  ; curiosité  ; sobriété en médecine.
  • La personne en médecine  : pensée complexe  ; émotions  ; rationalité et irrationalité  ; singularité de l’individu  ; capacité de parole.
  • Le raisonnement médical  : incertitude  ; probabilités et tests diagnostiques  ; théorème de Bayes  ; déduction, induction, abduction  ; articulation avec le raisonnement scientifique.
  • La médecine comme science et comme art  : histoire de la médecine fondée sur les preuves (evidence-based medicine  ; niveaux de preuve  ; recommandations  ; apports et limites de l’intelligence artificielle  ; part «  art  » de la pratique médicale.
  • Introduction à l’éthique  : définition de l’éthique  ; quatre principes de l’éthique médicale  ; paradoxe de l’autonomie dans le soin.
  • Éducation thérapeutique du patient (ETP)  : invention de l’ETP  ; enjeux techniques et éthiques  ; ETP comme conversation  ; comparaison avec le «  nudge  ».
  • Le soin comme rencontre  : relation de soin  ; confiance  ; reconnaissance de l’altérité du patient  ; soin comme rencontre entre deux personnes.
Encadre

2.  Prolongements prévus 

Le premier porte sur la pratique d’une médecine humaine :

  • adhésion des patients au traitement dans les maladies chroniques (prévalence, mécanismes, prévention) ;
  • inertie clinique des médecins (prévalence, mécanismes, prévention) ;
  • introduction à la qualité dans les métiers du soin (dimension éthique de la qualité, concepts clés, hospitalité).

Le second concerne les bases philosophiques d’une médecine humaine :

  • réflexion sur la pensée humaine (intentionnalité, habitude, limites de la rationalité, biais cognitifs, inconscient) ;
  • naissance de l’éthique (des origines à Rousseau, puis Kant, Mill, Rawls) ;
  • découverte de l’altérité dans le soin à partir de Paul Ricœur, Emmanuel Levinas et Martin Buber.
Encadre

3.  Sept idées-clés pour un enseignement précoce d’une médecine humaine

  •  Affirmer qu’on ne soigne pas des maladies, mais des personnes qui ont une ou plusieurs maladies.
  • Définir la santé et insister d’emblée sur l’importance de la prévention.
  • Introduire la distinction disease/illness pour différencier la maladie telle qu’elle est vue par le médecin de la maladie telle qu’elle est vécue par le patient.
  • Articuler explicitement cure et care, en montrant que la vulnérabilité et la détresse du patient face à la maladie représentent un invariant du soin et qu’il attend à la fois traitements et accompagnement. Identité entre soin (care) et souci.
  • Présenter la personne malade comme un être pensant, émotif, parlant, singulier, et non comme un simple porteur de pathologie ou de facteurs de risque et introduire l’idée que le médecin aussi est une personne, que la médecine peut ainsi être vue comme une rencontre entre deux personnes.
  • Montrer le rôle central de la conversation clinique et de la qualité de la relation dans l’instauration de la confiance, véritable pivot de la relation de soin.
  • Situer la médecine comme science et comme art, à l’ère de la médecine fondée sur les preuves et de l’intelligence artificielle, en soulignant la part de l’humain dans sa finalité.